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28.06.2006

Mahmoud DARWICH - Identité

Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !

Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j’ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d’écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n’irai pas quémander l’aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !

Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l’effusion de la durée
Avant le cyprès et l’olivier
...avant l’éclosion de l’herbe
Mon père... est d’une famille de laboureurs
N’a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.

Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c’est
L’huile d’olive et le thym
Mon adresse :
Je suis d’un village isolé...
Où les rues n’ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme


Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !


Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as raflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l’on dit !


DONC
Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n’ai pas de haine pour les hommes
Que je n’assaille personne mais que
Si j’ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !

Chronique de la tristesse ordinaire, suivi de Poèmes Palestiniens, Éd. du Cerf. Traduit de l’arabe par Olivier Carré.

Joseph KESSEL et Maurice DRUON (paroles) - Chant des partisans *

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme.
Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau: dynamite...

C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves.
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève...

Ici chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme.
Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh...

____________
° Composé à Londres pour devenir l’indicatif de l’émission "Honneur et Patrie", largué par la Royal Air Force sur la France occupée, ce chant devient l’Hymne de la lutte pour la Libération.

Le chant des marais

Loin vers l’infini s’étendent
Des grands près marécageux.
Pas un seul oiseau ne chante
Sur les arbres secs et creux.


O, terre de détresse
Où nous devons sans cesse
Piocher.

Dans le camp morne et sauvage
Entouré de murs de fer
Il nous semble vivre en cage
Au milieu d'un grand désert

Bruit des pas et bruit des armes,
Sentinelles jour et nuit,
Et du sang, des cris, des larmes,
La mort pour celui qui fuit.

Mais un jour dans notre vie,
Le printemps refleurira
Libre enfin, ô ma patrie,
Je dirai tu es à moi.


O, terre d’allégresse
Où nous pourrons sans cesse
Aimer.

=> http://www.fndirp.asso.fr/chantdesmarais.htm

Constantin CAVAFYS - Pourquoi nous être ainsi rassemblés...?

Pourquoi nous être ainsi rassemblés sur la place?
Il paraît que les barbares doivent arriver aujourd'hui.
Et pourquoi le Sénat ne fait-il donc rien?
Qu'attendent les Sénateurs pour édicter des lois?
C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui.
Quelles lois pourraient bien faire les Sénateurs?
Les barbares, quand ils seront là, dicteront les lois.
Pourquoi notre empereur s'est-il si tôt levé,
Et s'est-il installé, aux portes de la ville,
Sur son trône, en grande pompe, et ceint de sa couronne?
C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui.
Et l'empereur attend leur chef
Pour le recevoir. Il a même préparé
Un parchemin à lui remettre, où il le gratifie
De maints titres et appellations.
Pourquoi nos deux consuls et les préteurs arborent-ils
Aujourd'hui les chamarrures de leurs toges pourpres;
Pourquoi ont-ils mis des bracelets tout incrustés d'améthystes
Et des bagues aux superbes émeraudes taillées;
Pourquoi prendre aujourd'hui leurs cannes de cérémonie
Aux magnifiques ciselures d'or et d'argent?
C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui;
Et de pareilles choses éblouissent les barbares.
Et pourquoi nos dignes rhéteurs ne viennent-ils pas, comme d'habitude,
Faire des commentaires, donner leur point de vue?
C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui;
Et ils n'ont aucun goût pour les belles phrases et les discours.
D'où vient, tout à coup, cette inquiétude
Et cette confusion (les visages, comme ils sont devenus graves!)
Pourquoi les rues, les places, se vident-elle si vite,
Et tous rentrent chez eux, l'air soucieux?
C'est que la nuit tombe et que les barbares ne sont pas arrivés.
Certains même, de retour des frontières,
Assurent qu'il n'y a pas de barbares.
Et maintenant qu'allons-nous devenir, sans barbares.
Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution.


En attendant les barbares et autres poèmes. Trad. du grec par Dominique Grandmont. NRF.
Gallimard.

24.06.2006

Pablo NERUDA - Le refrain du bouquetier

medium_arbredevie_BrunoCantais.jpgFleur le marécage et source le roc:
Ton âme embellit tout ce qu'elle touche.

La chair passe mais ta vie reste, entière,
dans ma poésie de sang et de soie.

Il faut être doux sur toutes les choses;
le chacal vaut moins que le papillon.

Tu es un ver qui oeuvre et élabore
et pour ton cocon pousse les mûriers.

Pour te laisser tisser ta soie céleste
la ville a un air tranquille et agreste.

Ver au travail, soudain te voilà vieux;
la douleur du monde enraie tes anneaux !

Sur la mort débouche ton âme nue
qui se fait ailée, aiglonne ou colombe !

La terre, elle, garde tes actes vierges,
ver, mon compagnon, tes soies intouchées.

Vis à l'aube et vis au soleil couchant,
adore le tigre et le corpuscule,
comprends la poulie autant que le muscle !

Épuise tes jours, frère, compagnon,
non dans le divin mais lié a l'humain,
non dans les étoiles mais dans tes mains.

Car la nuit viendra qui te changera
aussitôt en terre, en vent ou en feu.

Laisse pour cela s'amadouer tes portes,
laisse sous leur cintre entrer tous les vents.

Ouvre ton jardin à celui qui passe,
tends au voyageur la fleur de ta vie !

Ne te montre pas dur, ladre, obstiné,
fais-toi fruitadelle, sans crochets ni haies !

Il faut être doux et s'offrir à tous,
pour vivre il n'y a pas d'autre façon

d'être la douceur. S'offrir à autrui
comme les sources s'offrent à la terre.

Ne pas avoir peur. Ne pas réfléchir.
Donner pour recommencer à donner.

Celui-là qui s'offre n'a pas de fin:
il abrite en lui la pulpe divine.

Comme s'offrent sans fin, frère, mon frère,
les eaux des fleuves à la mer !

Que dans ta vue mon chant doré que désires.
Que ton noble vouloir fasse clarté ce que tu vois.
Que ta vie suive cette voie.

- Mensonge, mensonge, mensonge !

Les premiers livres (Hélios et les chansons).

23.06.2006

Madeleine LEMAIRE-CLOSSET – Le temps

J’écoutais le vent, le vent de l’étranger
Aveugle et toujours pressé,
Qui glissait sur la pente gelée de la nuit
Vers la vallée et sa petite lumière…

J’écoutais galoper le temps :
Impossible de lui passer les rênes,
Même quand il s’arrêtait en piaffant,
Même si je l’entendais respirer
Et que son haleine tiède
Me rassurait sur un avenir en germe quelque part

Souvent il se dédoublait et prenait son appui
Sur ma mémoire en débandade,
Qui s’effondrait au creux du sablier.
Mes mains tenaient ma tête
Bourdonnante de souvenirs impossibles à démêler
Et qui tournaient comme des écheveaux fous
Impossibles à dévider,
Impossibles à rouler en pelotes
Avant que nous ne glissions emmêlés
Au fond de l’entonnoir amer,
Leurs naseaux buvant l’air
Une dernière fois
Avant de disparaître
Au fond du labyrinthe

L’aube en dissipant mes fantasmes
Me rendait le sommeil
Mais j’ai toujours eu peur,
Les jours de grand vent,
Du souffle des arbres
Et du cavalier du temps qui passe
Avec plein sa besace
Un fouillis inextricable de souvenirs d’angoisses
Toujours cabrés contre l’oubli.


Et cetera, et cetera…

21.06.2006

Nosrat RAHAMANI - Je sellerai enfin mon cheval...

Je sellerai enfin mon cheval un jour à l’aube
Le cheval de mon désir
Je prendrai le chemin des monts lointains :
Les monts lointains, cachés derrière la poussière du rire du soleil.
Je partirai de sorte que le fer de mon cheval fasse jaillir
Du sein de la pierre des anémones d’étincelles.
Je partirai de sorte que la chaleur de son souffle fiévreux
Brûle le voile de soie des cascades

Nosrat RAHAMANI - Le prétexte hennissait dans ma veine...

Le prétexte hennissait dans ma veine
-Ne dors pas :
C’est l’heure de l’éveil
Je suis toujours conscient
Toujours…
L’audace n’est plus et s’il reste
C’est une sorte de blessure.
Mais…toujours
Je suis debout
Et par la bouche de tous ceux qui ont disparus
Je t’interroge
Je crie
Je condamne

20.06.2006

Constantin CAVAFIS (Costantino Kavafis) – Ithaque

Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en péripéties et en expériences. Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni la colère de Neptune. Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes, si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer que par des émotions sans bassesse. Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni le farouche Neptune, si tu ne les portes pas en toi-même, si ton cœur ne les dresse pas devant toi.
Souhaite que le chemin soit long, que nombreux soient les matins d'été, où (avec quelles délices!) tu pénétreras dans des ports vus pour la première fois. Fais escale à des comptoirs phéniciens, et acquiers de belles marchandises: nacre et corail, ambre et ébène, et mille sortes d'entêtants parfums. Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums. Visite de nombreuses cités égyptiennes, et instruits-toi avidement auprès de leurs sages.
Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit. Ton but final est d'y parvenir, mais n'écourte pas ton voyage: mieux vaut qu'il dure de longues années et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse, riche qu'Ithaque t'enrichisse.
Ithaque t'a donné le beau voyage: sans elle, tu ne te serais pas mis en route. Elle n'a plus rien d'autre à te donner.
Si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t'a pas trompé. Sage comme tu l'es devenue à la suite de tant d'expériences, tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques.

Poèmes, présentation critique par Marguerite YOURCENAR, traduction par Marguerite YOURCENAR et Constantin DIMARAS, Poésie/Gallimard.

Constantin CAVAFIS - Le dieu a abandonné Antoine

Quand vers minuit, soudain, tu entendras passer un cortège invisible avec de merveilleuses musiques et des éclats de voix, ne te lamente pas en vain sur la Fortune qui chancelle, sur tes œuvres qui ont échoué, sur les entreprises de ta vie qui, toutes, se sont avérées illusoires.
En homme prêt de longue date, en homme de cœur, salue-la, cette Alexandrie qui s’éloigne. Surtout, ne te leurre pas, ne dis pas que ce n’était qu’un rêve, que ton oreille t’a trompé ; dédaigne ces futiles espoirs.
En homme prêt de longue date, en homme de cœur, comme tu te dois de l’être, toi qui méritas pareille ville, approche-toi d’un pas ferme de la fenêtre et écoute avec émotion, mais non pas avec les plaintes et les supplications des lâches, comme une ultime jouissance, la rumeur, les ravissants accords du mystique cortège
et salue-la, cette Alexandrie que tu perds.

Traduction de Pierre Leyris et Gilles Ortlieb.

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