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22.07.2006

PIERRE JEAN JOUVE - ADIEU

medium_adieuPaul_James.jpg
I

Noir. Noir. Sentiment noir.
Frappe image noire un coup retentissant sur le gong du lointain
Pour l'entrée à l'épaisseur bien obscure de ce cœur
L'épaisse cérémonie à la longue plaine noire
De l'intérieur et de l'adieu, de minuit et du départ!

Frappe, comme un gong noir à la porte d'enfer!
Un aigre vent soulève les roseaux des sables
Confond les monts
Sous les nuées de mauvais temps de la mémoire
Fait retomber la vague en éclatante blancheur dans le néant.

C'est la journée épaisse intime oú Elle part
Jetant un dernier oeil aux prouesses d'amant,
Oú il quitte, quelques maigres longueurs encor de faible sable
Et poussant la vieillesse de l'âge un aigre vent.

Noir, noir, sentiment noir, oh frappe clair et noir
Pour l'épaisse cérémonie à la terre sans lendemain
Portant comme un socle divin le monument de leur départ.

II

De longues lignes de tristesse et de brouillard

Ouvrent de tous côtés cette plaine sans fin
Où les monts s'évaporent puis reprennent
A des hauteurs que ne touche plus le regard:
Là où nous sommes arrivés, donne ta main,

Puis aux saules plus écroulés que nos silences
A l'herbe de l'été que détruisent tes pieds
Dis un mot sans raison profère un vrai poème,
Laisse que je caresse enfin tes cheveux morts
Car la mort vient roulant pour nous ses tambours loin,

Laisse que je retouche entièrement ton corps
Dans son vallon ou plage extrême fleur du temps
Que je plie un genou devant ta brune erreur
Ta beauté ton parfum défunt près du départ
Adorant ton défaut ton vice et ton caprice
Adorant ton abîme noir sans firmament.

Laisse ô déjà perdue, et que je te bénisse
Pour tous les maux par où tu m'as appris l'amour
Par tous les mots en quoi tu m'as appris le chant.


III

Adieu. La nuit déjà nous fait méconnaissables
Ton visage est fondu dans l'absence. Oh adieu
Détache ta main de ma main et tes doigts de mes doigts arrache
Laissant tomber entre nos espaces le temps
Solitaire étranger le temps rempli d'espaces;

Et quand l'obscur aura totalement rongé
La forme de ton ombre ainsi qu'une Eurydice
Retourne-toi afin de consommer ta mort
Pour me communiquer l'adieu. Adieu ma grâce
Au point qu'il n'est espoir de relier nos sorts
Si même s'ouvre en nous le temple de la grâce.

VALÉRY LARBAUD - NEVERMORE...

medium_nevermore2.jpgNevermore !... et puis zut!
Il y a des influences astrales autour de moi.
Je suis immobile dans une chambre d'hôtel
Pleine de lumière électrique immobile...
Je voudrais errer, à l'aube jaune, dans un parc
Vaste et brumeux, et tout rempli de lilas blancs.
J'ai peur d'avoir d'horribles cauchemars;
Et il me semble que j'ai froid tant il fait clair.
Peut-être que j'ai faim de choses inconnues?

Ah! donnez-moi le vent du soir sur les prairies,
Et l'odeur du foin frais coupé, comme en Bavière
Un soir, après la pluie, sur le lac de Starnberg,
Ou bien encore les sentiments que j'avais il y a un an,
Regardant de la passerelle de mon yacht
S'ouvrir la baie verte et rose de Gravosa.

Léon-Paul FARGUE - NOCTURNE

medium_nocturneWesley_Keil.jpg
Un long bras timbré d'or glisse du haut des arbres
Et commence à descendre et tinte dans les branches.
Les feuilles et les fleurs se pressent et s'entendent.
J'ai vu l'orvet glisser dans la douceur du soir.
Diane sur l'étang se penche et met son masque.
Un soulier de satin court dans la clairière
Comme un rappel de ciel qui rejoint l'horizon.
Les barques de la nuit sont prêtes à partir.

D'autres viendront s'asseoir sur la chaise de fer.
D'autres verront cela quand je ne serai plus.
La lumière oubliera ceux qui l'ont tant aimée.
Nul appel ne viendra rallumer nos visages.
Nul sanglot ne fera retentir notre amour.
Nos fenêtres seront éteintes.
Un couple d'étrangers longera la rue grise.
Les voix,
D'autres voix chanteront, d'autres yeux pleureront
Dans une maison neuve.
Tout sera consommé, tout sera pardonné,
La peine sera fraîche et la forêt nouvelle,
Et peut-être qu'un jour, pour de nouveaux amis,
Dieu tiendra ce bonheur qu'il nous avait promis.

Poèmes, NRF.

Jules LAFORGUE - SOLO DE LUNE

medium_Nocturne-Stillness_jpg.jpg
Je fume, étalé face au ciel,
Sur l’impériale de la diligence,
Ma carcasse est cahotée, mon âme danse
Comme un Ariel;
Sans miel, sans fiel, ma belle âme danse,
O routes, coteaux, ô fumées; ô vallons,
Ma belle âme, ah! récapitulons.

Nous nous aimions comme deux fous,
On s’est quitté sans en parler,
Un spleen me tenait exilé,
Et ce spleen me venait de tout. Bon.

Ses yeux disaient: “Comprenez-vous?
Pourquoi ne comprenez-vous pas?”
Mais nul n’a voulu faire le premier pas,
Voulant trop tomber ensemble à genoux.
(Comprenez-vous?)

Où est-elle à cette heure?
Peut-être qu’elle pleure...
Où est-elle à cette heure?
Oh! du moins, soigne-toi, je t’en conjure!

O fraîcheur des bois le long de la route,
O châle de mélancolie, toute âme est un peu aux écoutes,
Que ma vie
Fait envie!
Cette impériale de diligence tient de la magie.

Accumulons l’irréparable!
Renchérissons sur notre sort!
Les étoiles sont plus nombreuses que le sable
Des mers où d’autres ont vu se baigner son corps,
Tout n’en va pas moins à la mort.
Y a pas de port.

Des ans vont passer là-dessus,
On s’endurcira chacun pour soi,
Et bien souvent et déjà je m’y vois,
On se dira: “Si j’avais su...
“Mais mariés de même, ne se fût-on pas dit:
“Si j’avais su, si j’avais su!...”?
Ah! rendez-vous maudit!
Ah! mon cœur sans issue!...
Je me suis mal conduit.

Maniaques de bonheur,
Donc, que ferons-nous? Moi de mon âme,

Elle de sa faillible jeunesse?
O vieillissante pécheresse,
Oh! que de soirs je vais me rendre infâme
En ton honneur!

Ses yeux clignaient: “Comprenez-vous?
Pourquoi ne comprenez-vous pas?”
Mais nul n’a fait le premier pas
Pour tomber ensemble à genoux. Ah!...

La lune se lève,
O route en grand rêve!...
On a dépassé les filatures, les scieries,
Plus que les bornes kilométriques,
De petits nuages d’un rose de confiserie,
Cependant qu’un fin croissant de lune se lève,
O route de rêve, ô nulle musique...
Dans ces bois de pins où depuis
Le commencement du monde
Il fait toujours nuit,
Que de chambres propres et profondes!
Oh! pour un soir d’enlèvement!
Et je les peuple et je m’y vois,
Et c’est un beau couple d’amants,
Qui gesticulent hors la loi.

Et je passe et les abandonne,
Et me recouche face au ciel.
La roue tourne, je suis Ariel,
Nul ne m’attend, je ne vais chez personne.
Je n’ai que l’amitié des chambres d’hôtel.

La lune se lève,
O route en grand rêve,
O route sans terme,
Voici le relais,
Où l’on allume les lanternes,
Où l’on boit un verre de lait,
Et fouette postillon,
Dans le chant des grillons,
Sous les étoiles de juillet.

O clair de lune,
Noce de feux de Bengale noyant mon infortune,
Les ombres des peupliers sur la route...
Le gave qui s’écoute...
Qui s’écoute chanter...
Dans ces inondations du fleuve du Léthé...

O Solo de lune,
Vous défiez ma plume,
Oh! cette nuit sur la route;
O étoiles, vous êtes à faire peur,
Vous y êtes toutes! toutes!
O fugacité de cette heure...
Oh! qu’il y eût moyen
De m’en garder l’âme pour l’automne qui vient!...

Voici qu’il fait très, très frais,
Oh! si à la même heure,
Elle va de même le long des forêts,
Noyer son infortune
Dans les noces du clair de lune!...
(Elle aime tant errer tard!)
Elle aura oublié son foulard,
Elle va prendre mal, vu la beauté de l’heure!
Oh! soigne-toi, je t’en conjure!
Oh! je ne veux plus entendre cette toux!

Ah! que ne suis-je tombé à tes genoux!
Ah! que n’as-tu défailli à mes genoux!
J’eusse été le modèle des époux!
Comme le frou-frou de ta robe est le modèle des frou-frou.

Charles BAUDELAIRE - RECUEILLEMENT

medium_RECUEILLEMENT.jpg
Sois sage ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir; il descend; le voici:
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées;
Surgir du fond des eaux le regret souriant;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

PHILIPPE DESPORTES – Icare…

medium_2IcareJL_LACROIX.jpgIcare est chu ici le jeune audacieux
Qui pour voler au ciel eut assez de courage:
Ici tomba son corps dégarni de plumage,
Laissant tous braves cœurs de sa chute envieux.

O bienheureux travail d'un esprit glorieux,
Qui tire si grand gain d'un si petit dommage!
O bienheureux malheur plein de tant d'avantage,
Qu'il rende le vaincu des ans victorieux!

Un chemin si nouveau n'étonna sa jeunesse,
Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse:
Il eut pour le brûler des astres le plus beau!

Il mourut poursuivant une haute aventure;
Le ciel fut son désir, le mer sa sépulture:
Est-il plus beau dessein, et plus riche tombeau ?

20.07.2006

Andrée CHEDID - DESTINATION : ARBRE

Parcourir l'Arbre
Se lier aux jardins
Se mêler aux forêts
Plonger au fond des terres
Pour renaître de l'argile

Peu à peu
S'affranchir des sols et des racines
Gravir lentement le fût
Envahir la charpente
Se greffer aux branchages

Puis dans un éclat de feuilles
Embrasser l'espace
Résister aux orages
Déchiffrer les soleils
Affronter jour et nuit

[...]
Cheminer d'arbre en arbre
Explorant l'éphémère
Aller d'arbre en arbre
Dépistant la durée.


Tant de corps et tant d'âme, in Poèmes pour un texte 1970-1991, Éd. Flammarion.

Vénus KHOURY-GHATA - Il attend un faux pas du soleil…

Il attend un faux pas du soleil
pour le traîner dans son trou
raser ses rayons le manger.

il peut observer Dieu à travers ses persiennes de pierre
suivre sa marche sur son domaine informe
sans lui faire signe.
Il peut attendre des siècles dans sa cuirasse de terre
sans se lasser.
Demandez son âge à l’aubier
suivez son itinéraire dans l’écorce
pliez-le tel un linge raide
la fêlure du cœur tournée vers l’intérieur.

Anthologie personnelle, Éd. Actes Sud.

Jacques BREL - Les Marquises

Ils parlent de la mort
Comme tu parles d'un fruit
Ils regardent la mer
Comme tu regardes un puits
Les femmes sont lascives
Au soleil redouté
Et s'il n'y a pas d'hiver
Cela n'est pas l'été
La pluie est traversière
Elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs
Qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise
Le temps s'immobilise
Aux Marquises

Du soir montent des feux
Et des pointes de silence
Qui vont s'élargissant
Et la lune s'avance
Et la mer se déchire
Infiniment brisée
Par des rochers qui prirent
Des prénoms affolés
Et puis plus loin des chiens
Des chants de repentance
Des quelques pas de deux
Et quelques pas de danse
Et la nuit est soumise
Et l'alizé se brise
Aux Marquises

Le rire est dans le cœur
Le mot dans le regard
Le cœur est voyageur
L'avenir est au hasard
Et passent des cocotiers
Qui écrivent des chants d'amour
Que les sœurs d'alentour
Ignorent d'ignorer
Les pirogues s'en vont
Les pirogues s'en viennent
Et mes souvenirs deviennent
Ce que les vieux en font
Veux-tu que je te dise
Gémir n'est pas de mise
Aux Marquises.

Jean TORTEL - JETER LE MOT

medium_joie2.3.jpgLa persienne qui s'ouvre et
Toi heureuse et sombre
Le grand cheval vient te surprendre
Le ciel est bleu

Le jour est là tu le sais
Rions au sommeil perdu

Aucune faute Aucune ombre
Le jardin suspendu divague en pépiements
D’œillets de soucis de capucines
Cri visible de l'oiseau
Qui fera beau tout le jour

Jean TORTEL par Raymond Jean in Poètes d'aujourd'hui/Seghers.

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