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27.06.2007
Louis ARAGON - Ce qu'il m'aura fallu de temps...

Illustration : La marionnette par Geneviève Van der Wielen.
Ce qu'il m'aura fallu de temps pour tout comprendre
Je vois souvent mon ignorance en d'autres yeux
Je reconnais ma nuit je reconnais ma cendre
Ce qu'à la fin j'ai su comment le faire entendre
Comment ce que je sais le dire de mon mieux
Parce que c'est très beau la jeunesse sans doute
Et qu'on en porte en soi tout d'abord le regret
Mais le faix de l'erreur et la descente aux soutes
C'est aussi la jeunesse à l'étoile des routes
Et son lourd héritage et son noir lazaret
A cet instantané ma vieille et jeune image
Peut-être lirez-vous seulement mes vingt ans
Regardez-le de près et c'est un moyen-âge
Une sorcellerie un gâchis un carnage
Cette pitié d'un ciel toujours impénitent
Charlatan de soi-même on juge obligatoire
Ce qu'un simple hasard vous a fait prononcer
Demain ce n'est qu'un sou jeté sur le comptoir
Ce qu'on peut à vingt ans se raconter d'histoires
Et l'avenir est tributaire du passé
On se croit libre alors qu'on imite On fait l'homme
On veut dans cette énorme et plate singerie
Lire on ne sait trop quelle aventure à la gomme
Quand bêtement tous les chemins mènent à Rome
Quand chacun de nos pas est par avance écrit
La Grande Gaîté.
23.06.2007
Ghyslaine LELOUP - Là-bas dit une rumeur...
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Là-bas dit une rumeur
Là-bas on a sacrifié un poète
On dit qu’il a retrouvé sa vocation d’oiseau
Qu’une plume guide le voyageur égaré
Vers l’eau fraîche des fontaines
La paix était l’amante de l’oiseau blanc
Ils s’uniraient maintenant à la lune montante
La joie, pourtant, HÉLICES Éd., coll. Poètes ensemble !
Paul CLAUDEL - AUX MORTS DES ARMÉES DE LA RÉPUBLIQUE
De nouveau après tant de sombres jours le soleil délicieux
Brille dans le ciel bleu.
L'hiver va bientôt finir, bientôt le printemps commence, et le matin
S'avance dans sa robe de lin.
Après le corbeau affreux et le sifflement de la bise gémissante,
J'entends le merle qui chante !
Sur le platane tout à l'heure j'ai vu sortir de son trou
Un insecte lent et mou.
Tout s'illumine, tout s'échauffe, tout s'ouvre, tout se dégage !
Peu à peu croît et se propage
Une espèce de joie pure et simple, une espèce de sérénité,
La foi dans le futur été !
Ce souffle encore incertain dont je sens ma joue caressée,
C'est la France, je le sais !
Ah, qu'elle est douce, car c'est elle ! naïve, mais péremptoire,
L'haleine de la Victoire !
Héros, qui avez été versés en masse dans la terre comme du blé,
Froment pur dont l'étroit sillon impassable a été comblé,
Qui flamboie et qui foudroie depuis les Vosges jusqu'à la Mer du Nord,
C'est à vous que va ma pensée, vous surtout dans les pieds des vivants qui êtes les morts !
Est-ce vrai que vous ne verrez pas la victoire ? est-ce vrai que vous ne verrez pas l'été ?
Ô nos frères entremêlés avec nous, ô morts, est-ce vrai que vous êtes morts tout entiers ?
Ô vous qui de vos jeunes corps l'un sur l'autre avez comblé ce noir hiver,
Obscurcis de la rive droite de l'Aisne et de la rive gauche de l'Yser,
Vous qui sans aucun soleil et sans aucune espérance combattîtes,
Toute pensée autre que l'ordre à exécuter sévèrement interdite
Autre que de faire ce que le général a dit de faire et de tenir bon,
Soldats de la grande Réserve sous la terre, est-ce que vous n'entendez plus le canon ?
Est-ce que vous n'entendez pas notre ligne enfin qui s'arrache de la Terre et qui avance ?
Est-ce que vous ne sentez pas l'ennemi tout à coup qui a plié un peu et le départ de la Victoire immense ?
Ah, trop longtemps nous les avons tenus avec nous au fond de la funèbre piste,
Cœur contre cœur, corps à corps, dans l'étreinte une seule chose ensemble et le travail de nos muscles antagonistes !
Debout, frères entremêlés, et voyez l'espace libre devant nous, et nos armées
Qui marchent par énormes bataillons dans le soleil et dans la giboulée !
Nourrissez de vos rangs inépuisables notre front fulminant,
Notre peuple qui d'un pas lent et sûr comme l'homme en sabots qui ensemence son champ,
Surmonté de ses oiseaux de guerre et suivi de ses fourgons et de ses convois sur une ligne de neuf cents kilomètres,
Refoule et renfonce dans ses portes peu à peu l'autre peuple qui mord et qui tape encore, mais qui sent son maître !
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Comme un puissant fermier de toutes parts qui voit s'avancer la ligne de ses faucheuses,
L'attelage de toutes nos armées tire d'un seul mouvement vers la Meuse,
Et déjà paraissent les forêts, les montagnes et l'horizon germanique !
Ô morts, la sentez-vous avec nous, l'odeur de votre paradis héroïque,
La possession à la fin avec son corps de la chose qu'on vous avait promise,
Le grand assouvissement pour toujours de la terre ennemie que l'on a conquise !
La frontière que le parjure a ouverte, forcez-la de vos rangs accumulés
Entrez, armées de la Justice et de la Joie, dans la terre qui vous a été donnée !
Ah, ma soif ne sera pas désaltérée et le pain ne sera pas bon,
Armées des vivants et des morts, jusqu'à ce que nous ayons bu ensemble dans le Rhin profond !
Poèmes de Guerre. Oeuvre Poétique. Gallimard, coll. La Pléiade.
22.06.2007
Mario LUZI - Peut-être...
À la mère
Peut-être, rompu le mystère, dans la lueur
de mon souvenir paraîtras-tu une ombre,
un rien vêtu de douleur.
Toi, non différente, toi comme jamais :
seul le paysage changera de couleur.
Dans une nuée de cendre et de soleil,
identique, mais proche de la blancheur
du ciel tu passeras sans un mot.
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Je te verrai subsister dans le vague
des regards, le soir, dans le retard
des feux qui s’éteignent en une aiguille
de lumière rouge où tremble le regard.
Cahier gothique précédé de Une libation, Éd. Verdier.
Mario LUZI - Il pleut à verse...
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Il pleut à verse,
l’antique printemps pluvieux
sur les murs antiques,
ravine la ville,
la baigne
d’ennui et de temps,
lui apporte la vie,
en perçoit
– avec ivresse –
la première injure
dans tous ses jardins,
sur tous ses belvédères
encore desséchés,
la soulage aussi de ses dépouilles,
scories, cendres, immondices
qui tombent dans les caniveaux et les rigoles,
tout se précipite vers le fleuve…
Le fleuve ne s’y refuse pas,
il accueille ce que le temps
de l’homme et la nature
lui versent, sans oublier
ce que lui-même dérobe
aux moments où il se gonfle,
et il les absout ensuite dans sa magnificence,
il les prépare à la disparition
et au retour, où ? aux mêmes rives,
parmi maisons, murailles, rocs, en des visages aux fenêtres,
en frondaisons, en de nouveaux
éphémères firmaments citadins.
À l'image de l'homme, Éd. Verdier.
16.06.2007
Louis ARAGON - Le chant de la paix
Je dis la paix pâle et soudaine
Comme un bonheur longtemps rêvé
Comme un bonheur qu'on croit à peine
Avoir trouvé
Je dis la paix comme une femme
J'ouvrais la porte et tout à coup
Ses deux bras autour de mon âme
Et de mon cou
Je dis la paix cette fenêtre
Qui battit l'air un beau matin
Et le monde ne semblait être
Qu'odeur du thym
Je dis la paix pour la lumière
À tes pas dans cette saison
Comme une chose coutumière
À la maison
Pour les oiseaux et les branchages
Verts et noirs au-dessus des eaux
Et les alevins qui s'engagent
Dans les roseaux
Je dis la paix pour les étoiles
Pour toutes les heures du jour
Aux tuiles des toits et pour toi
L' ombre et l'amour.
Je dis la paix aux jeux d'enfance
On court on saute on crie on rit
On perd le fil de ce qu'on pense
Dans la prairie
Je dis la paix mais c'est étrange
Ce sentiment de peur que j'ai
Car c'est mon cœur même qui change
Léger léger
Je dis la paix vaille que vaille
Précaire fragile et sans voix
Mais c'est l'abeille qui travaille
Sans qu'on la voie
Rien qu'un souffle parmi les feuilles
Une simple hésitation
Un rayon qui passe le seuil
Des passions
Elle vacille elle est peu sûre
Comme un pied de convalescent
Encore écoutant sa blessure
Son sang récent
La guerre a relâché ses rênes
La guerre a perdu la partie
Il en reste un son sourd qui traîne
Mal amorti
Ce sont ces chars vers les casernes
Qui font encore un peu de bruit
Nous danserons dans les luzernes
Jusqu'à la nuit
Tu vas voir demain tu vas voir
Les écoliers dans les préaux
En ce beau temps à ne plus croire
La météo
On va bâtir pour la jeunesse
Des maisons et des jours heureux
Et les amours voudront que naissent
Leurs fils nombreux
On reconstruira par le monde
Les merveilles incendiées
La vie aura la taille ronde
Sans mendier
Enfin veux-tu que j'énumère
Les Versailles que nous ferons
Les airs peuplés par les chimères
De notre front
Et l'immense laboratoire
Où les miracles sont humains
Et la colombe de l'Histoire
Entre nos mains
Les yeux et la mémoire, Éd. Gallimard.
Cesare RUFFATO - ENSEMBLE
À présent tes mots
sont noirs comme la nuit
et les pensées guident des heures
pleines de soleil et d'ombres.
Écoute le silence
lointain comme la mémoire,
arrêtons-nous où il n'est aucun lieu.
Entends, la terre s'en va
et laisse une odeur de fleurs.
Peut-être dans cette nuit humaine
sommes-nous fixité brève
qui perturbe le temps.
Tempo senza nome (Temps sans nom), Rebellato.
Giovanni RABONI - CHANSONNETTES MORTELLES
1.
Moi qui ai toujours vénéré les dépouilles du futur,
du futur seulement, de rien d'autre
je n'ai la nostalgie quelquefois,
je me rappelle à présent avec effroi
quand sous mes caresses tu cesseras de t'inonder,
quand tu seras séparée
de mon plaisir et que peut-être, beauté
d'avoir été tant aimée, douceur
de m'avoir aimé,
tu feras malgré tout semblant de jouir.
2.
Les fois où c'est avec rage
que dans ton ventre je vais cherchant ma joie
c'est parce que, mon amour, je sais que le temps
n'aura plus guère le temps
de couler équitablement pour nous deux
et qu'en rêve seulement ou si avant
je me jette à bas de la course du temps
je puis faire qu'un jour tu ne veuilles
croire en l'amour d'un autre amour.
3.
Un jour ou l'autre je vais te quitter, un jour
après l'autre je vais te quitter, mon âme.
Jalousie de vieillard, peur
de te perdre - ou parce que
j'aurai cessé de vivre, voilà tout.
Mais je reste immobile, dans l'attente,
comme reste immobile une branche
où se tient immobile un moineau, je m'enchante…
4.
Pas cette fois, pas encore.
Quand nous glissons de nos bras
ce n'est que pour chercher une autre étreinte,
celle du sommeil, de la paix - et il faut,
comme si c'était pour toujours,
veiller à ce que l'épaule se repose,
prendre garde à tes cheveux.
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5.
Il vaut mieux que tu ne saches pas
sur quelles prières je m'endors, marmonnant
quels mots
dans le quart muet de la gorge
pour qu'une fois encore l'avide
sommeil divinateur ne m'équarrisse.
6.
Le cœur qui ne dort pas
dit au cœur qui dort : effraie-toi.
Mais moi je ne suis pas mon cœur, je n'écoute
ni ne prédis mon destin, je sais bien que te manquer,
ne pas te perdre, fut le dernier malheur.
7.
Tu bouges dans ton sommeil. Ne te retourne pas,
ne me regarde pas de près, sans lumière !
Œil pour œil, mot pour mot,
je repasse le rôle qu'est la vie.
8.
Je me demande si j'aurai le courage
de me taire, de sourire, de te regarder
qui me regarderas mourir.
9.
Je ne demande que ceci : pour toi, bien que
tu me sois chère, être à jamais léger.
10.
Tu te tournes dans ton sommeil, dans un rêve, à la faible
lumière.
À prix de sang, Éd. Gallimard.
Gianni D'ELIA - À FELLINI
… au milieu
d'un troupeau de loups bien adultes…
PIER PAOLO PASOLINI, La Religion
de mon temps
Mais la mort ayant poussé lentement
L'œuvre grandit plus inexorable encore
Et bien différent de celui qui meurt avec la mort
Surgit à présent d'un coup dans les ordinateurs,
Par le monde entier recueilli, son tribut
Dispersé au rêve imprimé qui jamais ne se tait
Si, dans la langue répétée par le celluloïd
Ou sur bande magnétique, rempart contre le temps,
Tel celui qui dans la mort perd la mort
Et qui perdu pour la vie acquiert la vie,
Dans la très vieille nuit il file encore
Parlant en vers à qui le surprit assis
Là près du volant de la grande auto
Enfant curieux de toutes les formes
Lui aussi venu de sa province,
Pier Paolo, et Federico magique, monstrueux
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Pour la gloire de soi-même déchirant et vrai,
Poètes l'un et l'autre d'un temps qui n'est plus…
Gianni D'ELIA - INCONCLUSION
Ou comme le tronc d'un bonheur qui fut
Autrefois lames-feuilles vertes et tendres émises
Par ces deux bras coupés, désormais depuis quand
Brindilles rangées thyrses là dans un coin
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Du radiateur toujours éteint,
Et les rêvant un instant dans du terreau,
Dans de l'eau où ils puissent rester,
Mais ensuite laissant aller paresseusement
L'esprit, flamme muette abandonnée,
Si tu le redécouvres, hésitant étonné,
Qui sait par qui pour qui pourquoi sauvé
Pour quelle résurrection d'arbre
Ce bonheur qui seul repousse comme
Toute chose verte qui a été…

