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22.12.2007
Michel de GHELDERODE - Hodie Christus natus est !
En ce jour, un Sauveur est né ! Voilà ce qu’autrefois les chantres et les fidèles proclamaient à pleine voix par cette nuit et cette journée mystiques – une sorte de nuit royale que suivait un jour de haute liesse, la nuit de Noël. C’était le plus grand événement de l’année, où toute la chrétienté s’unissait dans la ferveur, où les foules des cathédrales disaient dans les cantiques leur volonté d’être sauvées des ténèbres et de la mort. Alors aussi, il y avait l’invariable, la dure condition humaine : les guerres, les moissons détruites, les pauvres qui pleuraient aux portes des mauvais riches, les loups chassés des bois par l’hiver, l’épidémie qui dépeuplait les villes, l’usurier, le spéculateur ; mais alors aussi, il y avait les grandes paroles, paroles d’anges descendues des nuages, paroles de prophètes taillées dans le granit, paroles du Dieu vivant qui maintenaient les hommes debout et les confirmaient dans leur destin d’êtres créés pour le labeur et la souffrance.
Voilà à quoi je pensais en cette nuit, qui s’épandait obscure, angoissante et sans issue, par la terre entière ; une nuit sans apparitions, les anges étant très hauts, ou cachés très loin, pour pleurer sans doute sur la misère du monde ; une nuit où le ciel ne s’enflammait pas au passage de l’étoile ; une nuit qui appartenait au Démon et à ceux qui le servent – aux scélérats, aux gens de la noce, aux repus, aux crétins qui se coiffent d’un bonnet de fou et vomissent sur des femmes publiques en l’honneur du Christ naissant – du Christ dont la promesse reste pourtant la dernière certitude de l’Univers qui vacille... Et j’ai pensé aussi qu’il était providentiel peut-être que tant de choses vinssent à manquer pour mener notre fête traditionnelle, puisqu’ainsi nous étions forcés à l’humilité, à la pauvreté ; puisqu’ainsi, il nous fallait fêter la divine naissance dans nos cœurs, déshabitués des fêtes spirituelles. Car c’est bien dans notre cœur que Jésus doit descendre, par cette nuit sainte.
Autrefois, il n’eût pas été nécessaire de tenir pareils propos. Il y avait parfaite accordance entre le ciel et la terre ; dans les villes et les campagnes d’Occident, personne, du plus grand monarque jusqu’au plus indigne sujet, voire même le prisonnier dans sa geôle qui ne se sentait l’âme transportée, inondée d’une ivresse surnaturelle. C’était l’heure culminante où l’année commençait. L’hiver pouvait souffler le froid, blanchir la plaine, on savait bien qu’il n’amoncellerait pas davantage de ténèbres ; on savait que le soleil, arrivé au fond de l’abîme sidéral, allait remonter, chaque jour un peu plus haut, et qu’ainsi on allait vers l’enchantement de la terre, vers la sorcellerie du printemps. Mais pour l’instant, on se souvenait de sa dignité de chrétien. En ce temps-là, Bethléem n’était pas loin, ou alors, s’il fallait admettre que ce le fût, on imaginait que ce ne devait pas être bien différent du village de chez nous, enseveli sous la neige, avec son église gothique, ses arbres morts et sa rivière gelée où patine la marmaille. Mais oui : En ce temps-là, l’enfant Jésus naissait dans la contrée et la grâce était avec nous. Les bergers qui bichonnaient leur brebis d’hommage parlaient le terrible patois des très-pauvres, ce qui n’était pas pour faire honneur à la Sainte Famille. Et les rois mages, on les savait déjà en chemin, de proche en proche. Leur chanson allait éclater d’une minute à l’autre devant la porte. Comme ils étaient censés venir de tout là-bas, ils méritaient bien d’être réconfortés, n’est-ce pas ? Pourtant, que faire en attendant le Minuit plein de mystère, sinon chanter aussi, et laisser parler les anciens, qui racontaient ce qu’ils pouvaient se rappeler de la fuite en Egypte, du massacre des Innocents et des jeunes années de ce Jésus, né de la plus belle des vierges. Le conteur devenait de plus en plus grand au regard des enfants qui l’écoutaient, car les yeux des petits s’agrandissaient d’émerveillement ou de peur. Il n’était question que de prodiges, comme de cloches depuis des siècles et des siècles englouties dans l’étang, et qui sonnaient cette nuit-ci, avec la permission de Dieu. Ecoutez... Les cloches parlent sous l’eau profonde... Oui, oui, mes enfants, je le tiens de mon aïeul, qui lui-même le tenait du sien ! Et tout cela était véritable, infiniment plus authentique, plus réconfortant, plus juste que tout ce qu’affirment les docteurs, vous savez bien, ces docteurs de la loi, avec leurs lèvres minces, qui sont les mêmes à toutes les époques, et que Jésus devait confondre un jour – le tout jeune Jésus qui savait tout parce qu’il comprenait tout et qui comprenait tout parce qu’il aimait tout. Et puis, ajoutaient les vieux conteurs, la science a-t-elle jamais apporté le bonheur à l’homme ? Autour de l’âtre où flambaient des bûches dont les cendres allaient avoir des propriétés curatives – car rien qui n’eût pris un tour magique par cette nuit de Noël – se trouvaient réunies les générations extrêmes, les très vieux et les très jeunes – la Famille que la vie dispersait pendant les quatre saisons mais qui, magnétiquement, une fois, se reformait comme pour reprendre la chaleur de l’âtre, la lumière du foyer originel d’où elle avait lentement rayonné vers le dehors.
La famille ! Cela, il faut le redire, c’était la vraie fête, cette réunion rituelle, l’appel ancestral autour du feu – le feu dont on célébrait la fête aussi, sans trop le savoir, en multipliant les chandelles. On voyait clair cette nuit-là. Les frères retrouvaient les frères ; les grands-pères comptaient le nombre de leurs petits-enfants ; le passé et l’avenir se nouaient ; l’anneau de chair, la ronde autour de l’ancêtre se formait, et l’on savait que le cercle irait grandissant toujours. L’ancêtre pouvait rappeler avec humour que si Jésus avait commencé sa carrière sur la paille, lui, l’ancien, aux premiers jours, il n’avait pour tout bien que la paille garnissant ses sabots ; pourtant, ses descendants ne possédaient-ils pas la terre ? Cette paille, on la retrouvait à l’église, à minuit ; elle jonchait le sol, à la fois pour tenir chaud, à la fois en symbole, en allusion à l’étable sainte. La paille sous les pieds, c’était le privilège des nobles, un signe féodal ; c’était aussi le tapis sur quoi les princes marchaient dans les villes ; on ne l’ignorait pas – mais en une nuit de si grande solennité, où Celui qui élevait et abaissait les empereurs et rois vagissait entre un âne et un bœuf, les hommes étaient égaux – dans l’origine et la fin, le péché et la Rédemption. Voilà ce qu’enseignait la liturgie ; voilà quelle était la leçon de la paille. Dans l’église aussi, le feu et la lumière abondaient singulièrement. Et sous la nef, les chants étaient d’allégresse, dont les mots disaient la paix promise aux hommes de bonne volonté. On voyait arriver les bergers avec l’agneau vivant ; ils traversaient l’église et allaient se poster près de la Sainte Famille, entonnant leur chanson à eux, avec des mimiques qui faisaient rire. Ah ! le merveilleux office où l’on finissait par devenir halluciné, ébloui par l’autel tout incandescent et les cierges comme des abeilles de feu et les éclairs d’or des prêtres ; on entrait en plein rêve, enivré de musique ; on vacillait dans les brouillards d’encens ; on se sentait couvert de tant de bénédictions que les mauvais sorts n’agissaient plus et qu’il ne pouvait plus rien arriver de funeste d’ici l’année prochaine ! Mais encore qu’il faisait bon sur la terre, au retour du paradis, après ce séjour en religion ! On retrouvait les chambres chaudes pleines d’odeurs culinaires, et la table était mise. Les femmes avaient accompli leur oeuvre entre-temps. C’était du beau travail, ce qui bouillonnait, ronflait, écumait, pétaradait sur les flammes ! La nuit avançant, la famille devenait une troupe vorace ; la tribu mangeait – la tribu qui semblait épaissir, s’élargir, gagner encore en puissance. Cependant, depuis très avant, veillés par une vieille mère, les enfants dormaient. Ils le pouvaient, puisque la paix avait été clamée par les anges du jubé, les voix argentines des soprani ; ils le pouvaient, le méchant Hérode n’osant plus revenir, avec ses dogues et ses soudards. L’ancêtre, lui, se retirait du banquet et, suivant une très ancienne tradition, sans rien en dire à personne, entrait subrepticement dans l’étable, pour annoncer aux bêtes qu’il appelait par leur nom – aux bœufs, au cheval, à l’âne et à toute cette douce animalité – que le Christ était né, et que la vie – la vie éternelle, avec les saisons, le travail, les peines trop grandes et les joies trop petites – la vie allait continuer, après cette halte...
Choses et Gens de chez Nous, tome II, Éd. La Rose de Chêne, 2001.

Bon Noël à toutes et à tous !
ClairObscur.
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