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31.12.2007

Bonne et heureuse année à toutes et à tous.

539946ab08dcffdd92fb40ada27f46b5.jpgLaissez-moi vous souhaiter, à vous toutes et tous, amoureux de la poésie, une très bonne et très heureuse année nouvelle.

Que 2008 vous réserve ses plus belles et ses meilleures chances.

Par ailleurs, puissions-nous tous être toujours insupportables de santé, de jeunesse et de joie de vivre.

Puissions-nous tous être pour les personnes que nous rencontrons "humus d'humanité".

Puissions-nous,enfin, élargir sans cesse notre esprit afin d' "envisager" l'autre comme notre semblable
qui toujours a droit à nos meilleurs égards.

Et qu'importe alors si les années passent...!




ClairObscur.

28.12.2007

Émile VERHAEREN - Le port

9b87afbf09861f11b34baa65ce6f7193.jpgToute la mer va vers la ville !
Son port est surmonté d'un million de croix :
Vergues transversales barrant de grands mâts droits.
Son port est pluvieux et suie à travers brumes,
Où le soleil comme un œil rouge et colossal larmoie.
Son port est ameuté de steamers noirs qui fument
Et mugissent, au fond du soir, sans qu'on les voie.
Son port est fourmillant et musculeux de bras
Perdus en un fouillis dédaléen d'amarres.
Son port est tourmenté de chocs et de fracas
Et de marteaux tournant dans l'air leurs tintamarres.
Toute la mer va vers la ville !
Les flots qui voyagent comme les vents,
Les flots légers, les flots vivants,
Pour que la ville en feu l'absorbe et le respire
Lui rapportent le monde en leurs navires.
Les Orients et les Midis tanguent vers elle
Et les Nords blancs et la folie universelle
Et tous les nombres dont le désir prévoit la somme.
Et tout ce qui s'invente et tout ce que les hommes
Tirent de leurs cerveaux puissants et volcaniques
Tend vers elle, cingle vers elle et vers ses luttes :
Elle est le brasier d'or des humaines disputes,
Elle est le réservoir des richesses uniques
Et les marins naïfs peignent son caducée
Sur leur peau rousse et crevassée,
A l'heure où l'ombre emplit les soirs océaniques.
Toute la mer va vers la ville !
Ô les Babels enfin réalisées !
Et cent peuples fondus dans la cité commune ;
Et les langues se dissolvant en une ;
Et la ville comme une main, les doigts ouverts,
Se refermant sur l'univers !
Dites ! les docks bondés jusques au faîte
Et la montagne, et le désert, et les forêts,
Et leurs siècles captés comme en des rets ;
Dites ! leurs blocs d'éternité : marbres et bois,
Que l'on achète,
Et que l'on vend au poids ;
Et puis, dites ! les morts, les morts, les morts
Qu'il a fallu pour ces conquêtes.
Toute la mer va vers la ville !
La mer pesante, ardente et libre,
Qui tient la terre en équilibre ;
La mer que domine la loi des multitudes,
La mer où les courants tracent les certitudes ;
La mer et ses vagues coalisées,
Comme un désir multiple et fou,
Qui renversent les rocs depuis mille ans debout
Et retombent et s'effacent, égalisées ;
La mer dont chaque lame ébauche une tendresse
Où voile une fureur ; la mer plane ou sauvage ;
La mer qui inquiète et angoisse et oppresse
De l'ivresse de son image.
Toute la mer va vers la ville !
Son port est parsemé et scintillant de feux
Et sillonné de rails fuyants et lumineux.
Son port est ceint de tours rouges dont les murs sonnent
D'un bruit souterrain d'eau qui s'enfle et ronfle en elles.
Son port est lourd d'odeurs de naphte et de carbone
Qui s'épandent, au long des quais, par des ruelles.
Son port est fabuleux de déesses sculptées
A l'avant des vaisseaux dont les mâts d'or s'exaltent.
Son port est solennel de tempêtes domptées
Et des havres d'airain, de grès et de basalte.
Les usines
Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
Et se mirant dans l'eau de poix et de salpêtre
D'un canal droit, marquant sa barre à l'infini,
Face à face, le long des quais d'ombre et de nuit,
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Ronflent terriblement usines et fabriques.
Rectangles de granit et monuments de briques,
Et longs murs noirs durant des lieues,
Immensément, par les banlieues ;
Et sur les toits, dans le brouillard, aiguillonnées
De fers et de paratonnerres,
Les cheminées.
Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,
Par la banlieue, à l'infini.
Ronflent le jour, la nuit,
Les usines et les fabriques.
Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs grand-rues !
Et les femmes et leurs guenilles apparues
Et les squares, où s'ouvre, en des caries
De plâtras blanc et de scories,
Une flore pâle et pourrie.
Aux carrefours, porte ouverte, les bars
Étains, cuivres, miroirs hagards,
Dressoirs d'ébène et flacons fols
D'où fuit l'alcool
Et sa lueur vers les trottoirs.
Et des pintes qui tout à coup rayonnent,
Sur le comptoir, en pyramide de couronnes ;
Et des gens soûls, debout,
Dont les larges langues lapent, sans phrases,
Les ales d'or et le whisky couleur topaze.
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Et les troubles et mornes voisinages,
Et les haines s'entrecroisant de gens à gens
Et de ménages à ménages,
Et le vol même entre indigents,
Grondent, au fond des cours, toujours,
Les haletants battements sourds
Des usines et des fabriques symétriques.
Ici, sous de grands toits où scintille le verre,
La vapeur se condense en force prisonnière
Des mâchoires d'acier mordent et fument ;
De grands marteaux monumentaux
Broient des blocs d'or sur des enclumes.
Et, dans un coin, s'illuminent les fontes
En brasiers tors et effrénés qu'on dompte.
Là-bas, les doigts méticuleux des métiers prestes,
A bruits menus, à petits gestes,
Tissent des draps, avec des fils qui vibrent
Légers et fins comme des fibres.
Des bandes de cuir transversales
Courent de l'un à l'autre bout des salles
Et les volants larges et violents
Tournent, pareils aux ailes dans le vent
Des moulins fous, sous les rafales.
Un jour de cour avare et ras
Frôle, par à travers les carreaux gras
Et humides d'un soupirail,
Chaque travail.
Automatiques et minutieux,
Des ouvriers silencieux
Règlent le mouvement
D'universel tictacquement
Qui fermente de fièvre et de folie
Et déchiquette, avec ses dents d'entêtement,
La parole humaine abolie.
Plus loin, un vacarme tonnant de chocs
Monte de l'ombre et s'érige par blocs ;
Et, tout à coup, cassant l'élan des violences,
Des murs de bruit semblent tomber
Et se taire, dans une mare de silence,
Tandis que les appels exacerbés
Des sifflets crus et des signaux
Hurlent soudain vers les fanaux,
Dressant leurs feux sauvages,
En buissons d'or, vers les nuages.
Et tout autour, ainsi qu'une ceinture,
Là-bas, de nocturnes architectures,
Voici les docks, les ports, les ponts, les phares
Et les gares folles de tintamarres ;
Et plus lointains encor des toits d'autres usines
Et des cuves et des forges et des cuisines
Formidables de naphte et de résines
Dont les meutes de feu et de lueurs grandies
Mordent parfois le ciel, à coup d'abois et d'incendies.
Au long du vieux canal à l'infini,
Par à travers l'immensité de la misère
Des chemins noirs et des routes de pierre,
Les nuits, les jours, toujours,
Ronflent les continus battements sourds,
Dans les faubourgs,
Des fabriques et des usines symétriques.
L'aube s'essuie
À leurs carrés de suie ;
Midi et son soleil hagard
Comme un aveugle, errent par leurs brouillards ;
Seul, quand au bout de la semaine, au soir,
La nuit se laisse en ses ténèbres choir,
L'âpre effort s'interrompt, mais demeure en arrêt,
Comme un marteau sur une enclume,
Et l'ombre, au loin, parmi les carrefours, paraît
De la brume d'or qui s'allume.

In Les Villes tentaculaires, Éd. Labor.

Jacques BREL - S'il te faut...

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Tu n'as rien compris

S'il te faut des trains
Pour fuir vers l'aventure
Et de blancs navires
Qui puissent t'emmener
Chercher le soleil
À mettre dans tes yeux
Chercher des chansons
Que tu puisses chanter

Alors s'il te faut l'aurore
Pour croire au lendemain
Et des lendemains
Pour pouvoir espérer
Retrouver l'espoir
Qui t'a glissé des mains
Retrouver la main
Que ta main a quittée

Et alors s'il te faut des mots
Prononcés par des vieux
Pour justifier
Tous tes renoncements
Si la poésie pour toi
N'est plus qu'un jeu
Si toute ta vie
N'est qu'un vieillissement

Alors s'il te faut l'ennui
Pour te sembler profond
Et le bruit des villes
Pour saouler tes remords
Et puis des faiblesses
Pour te paraître bon
Et puis des colères
Pour te paraître fort

Alors alors
Tu n'as rien compris

Thierry le YOUDEC - Le Chant de la Terre

Un chant de la terre qui roule et de mots en harmonie,
Pensiez-vous que c'était cela, les mots, ces lignes droites?
ces courbes, ces angles, ces points?
Non, ce ne sont pas les mots, les mots substantiels sont dans la terre et la mer,
ils sont dans l'air, ils sont en vous.
...
Le travail des âmes se fait par ces mots inarticulés de la terre,
Les maîtres connaissent les mots de la terre
et s'en servent plus que des mots articulés.

Le perfectionnement est un des mots de la terre,
La terre ni ne tarde ni ne se hâte,
Elle possède tous les attributs, développements, résultats,
latents en elle dès le premier jet,
Elle n'est pas à demi belle seulement,
les défectuosités et les excroissances témoignent tout autant
que les perfections témoignent
...
Enfanter, améliorer, si j'y manque, à quoi vous suis-je bon?

Louis ARAGON - Magnitogorsk 1932

74973edea57f1154606d8df5f6a8f044.jpgLe petit cheval n'y comprend rien
Qu'est-ce que c'est que ces caissons
Ces arbres de fer ces chars ces chansons
qui sortent de sortes
de fleurs suspendues
Et rien ne sert de trotter. Les mots de métal
volent
le long de la route au vent malicieux des poteaux télégraphiques

Le petit cheval n'y comprend rien
Le paysage est un géant enchaîné avec des clous d'usines
Le paysage s'est pris les collines dans un filet de baraquements
Le paysage a mis des colliers de fumées
Le paysage a plus d'échafaudages qu'un jour d'été
n'a de mouches
Le paysage est à genoux dans le socialisme
Et l'électricité
étire ses doigts fins du ciel à la poussière

Le petit cheval n'y comprend rien
Personne ne dort dans ces maisons d'hommes
Ça siffle partout comme après un chien
Et des léopards de feu se détachent au passage des wagonnets
le long du combiné des sous-produits chimiques
Tonnerre du minerai tombant aux concasseurs
Tonnerre du rire des hauts fourneaux
Tonnerre d'applaudissements des eaux du barrage
au numéro d'un clown inconnu qui crache du fer
Le petit cheval n'y comprend rien
Il y a des mouchoirs
rouges avec des mots blancs
tendus au travers du ciel des routes
ou noués à des machines
ou comme des biftecks à la gueule des bâtiments
Il y a des conseils jusqu'
au fond de la nuit du charbon
Il y a
de l'idéologie en pagaye au déballez-moi ça des monts

Le petit cheval n'y comprend rien
De grands types circulent entre les épaules de la terre
et sous leurs mains calleuses familièrement
claque le flanc de l'avenir
De grands types qui lisent au voyant des édifices publics
les chiffres mystérieux de la fonte et du coke produits chaque jour
De grands types
pour qui le ciel et la montagne
se résument le soir dans un accordéon
Ah mon amour eh mon amour allons au cirque
où fait de la voltige un Italien
qui s'est sauvé de chez Mussolini dans les soutes
d'un vapeur rouge dont le Vésuve a salué longtemps le départ
Et puis nous remonterons vers la ville socialiste
à laquelle il manque encore ses balcons
entendre ce qu'ont à dire de la poésie
les membres de la brigade Maxime Gorki
Quand on pense que le blooming n'a pas encore son poète
Le petit cheval n'y comprend rien

Sur un sein de la ville un monde fou s'agite
Les femmes de par ici ont les yeux si noirs qu'on s'y noierait
Les échoppes ont l'air de femmes bien aimées
Un photographe rose a seul des larmes dans la voix
Près de la tente des consultations vétérinaires
des grappes de souliers pendent à des poutrelles
plus incroyables aux regards bachkirs que les automobiles
ou pour toi que l’”Anti-Dühring” à l'éventaire du bouquiniste
Le petit cheval n'y comprend rien

Au fait que disait-elle au début de ce poème
la voix aérienne qui saute à mesure qu'on s'en va
d'un pavillon vers l'autre et qui reprend l'antienne
sans laquelle un quelque chose assurément manque au panorama
Et les mots s'égrenaient s'engrenaient à la fresque
immense
où dans un coin Détail un mammouth forgeron
regarde avec tendresse un tout petit Lénine en plâtre
Le petit cheval n'y comprend rien

Tu n'y comprends rien petit cheval
Est-ce que tu ne détestes pas à tes heures
Le fouet et le goût qu'il donne à ton foin
Est-ce que tu n'a pas vu dans les villages
des hommes avoir faim près des vierges en or
Petit cheval ne presse pas ta course écoute
Petit cheval les mots radiophoniques qui sont
la clé de ce rébus d'Oural écoute
Petit cheval écoute bien

La
technique
dans la période
de reconstruction
décide
de
tout

Petit cheval petit cheval comprends-moi bien.



In Hourra l’Oural.

24.12.2007

Merry Christmas - Joyeux Noël

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Un jour,
quand nous aurons maîtrisé les vents,
les vagues, les marées et la pesanteur,
nous exploiterons l'énergie de l'amour.
Alors, pour la seconde fois
dans l'histoire du monde,
l'homme aura
découvert le feu.

Pierre Teilhard de Chardin.

22.12.2007

Michel de GHELDERODE - Hodie Christus natus est !

0b34215e78cf3279d77d93b597ea1773.jpgEn ce jour, un Sauveur est né ! Voilà ce qu’autrefois les chantres et les fidèles proclamaient à pleine voix par cette nuit et cette journée mystiques – une sorte de nuit royale que suivait un jour de haute liesse, la nuit de Noël. C’était le plus grand événement de l’année, où toute la chrétienté s’unissait dans la ferveur, où les foules des cathédrales disaient dans les cantiques leur volonté d’être sauvées des ténèbres et de la mort. Alors aussi, il y avait l’invariable, la dure condition humaine : les guerres, les moissons détruites, les pauvres qui pleuraient aux portes des mauvais riches, les loups chassés des bois par l’hiver, l’épidémie qui dépeuplait les villes, l’usurier, le spéculateur ; mais alors aussi, il y avait les grandes paroles, paroles d’anges descendues des nuages, paroles de prophètes taillées dans le granit, paroles du Dieu vivant qui maintenaient les hommes debout et les confirmaient dans leur destin d’êtres créés pour le labeur et la souffrance.

Voilà à quoi je pensais en cette nuit, qui s’épandait obscure, angoissante et sans issue, par la terre entière ; une nuit sans apparitions, les anges étant très hauts, ou cachés très loin, pour pleurer sans doute sur la misère du monde ; une nuit où le ciel ne s’enflammait pas au passage de l’étoile ; une nuit qui appartenait au Démon et à ceux qui le servent – aux scélérats, aux gens de la noce, aux repus, aux crétins qui se coiffent d’un bonnet de fou et vomissent sur des femmes publiques en l’honneur du Christ naissant – du Christ dont la promesse reste pourtant la dernière certitude de l’Univers qui vacille... Et j’ai pensé aussi qu’il était providentiel peut-être que tant de choses vinssent à manquer pour mener notre fête traditionnelle, puisqu’ainsi nous étions forcés à l’humilité, à la pauvreté ; puisqu’ainsi, il nous fallait fêter la divine naissance dans nos cœurs, déshabitués des fêtes spirituelles. Car c’est bien dans notre cœur que Jésus doit descendre, par cette nuit sainte.

Autrefois, il n’eût pas été nécessaire de tenir pareils propos. Il y avait parfaite accordance entre le ciel et la terre ; dans les villes et les campagnes d’Occident, personne, du plus grand monarque jusqu’au plus indigne sujet, voire même le prisonnier dans sa geôle qui ne se sentait l’âme transportée, inondée d’une ivresse surnaturelle. C’était l’heure culminante où l’année commençait. L’hiver pouvait souffler le froid, blanchir la plaine, on savait bien qu’il n’amoncellerait pas davantage de ténèbres ; on savait que le soleil, arrivé au fond de l’abîme sidéral, allait remonter, chaque jour un peu plus haut, et qu’ainsi on allait vers l’enchantement de la terre, vers la sorcellerie du printemps. Mais pour l’instant, on se souvenait de sa dignité de chrétien. En ce temps-là, Bethléem n’était pas loin, ou alors, s’il fallait admettre que ce le fût, on imaginait que ce ne devait pas être bien différent du village de chez nous, enseveli sous la neige, avec son église gothique, ses arbres morts et sa rivière gelée où patine la marmaille. Mais oui : En ce temps-là, l’enfant Jésus naissait dans la contrée et la grâce était avec nous. Les bergers qui bichonnaient leur brebis d’hommage parlaient le terrible patois des très-pauvres, ce qui n’était pas pour faire honneur à la Sainte Famille. Et les rois mages, on les savait déjà en chemin, de proche en proche. Leur chanson allait éclater d’une minute à l’autre devant la porte. Comme ils étaient censés venir de tout là-bas, ils méritaient bien d’être réconfortés, n’est-ce pas ? Pourtant, que faire en attendant le Minuit plein de mystère, sinon chanter aussi, et laisser parler les anciens, qui racontaient ce qu’ils pouvaient se rappeler de la fuite en Egypte, du massacre des Innocents et des jeunes années de ce Jésus, né de la plus belle des vierges. Le conteur devenait de plus en plus grand au regard des enfants qui l’écoutaient, car les yeux des petits s’agrandissaient d’émerveillement ou de peur. Il n’était question que de prodiges, comme de cloches depuis des siècles et des siècles englouties dans l’étang, et qui sonnaient cette nuit-ci, avec la permission de Dieu. Ecoutez... Les cloches parlent sous l’eau profonde... Oui, oui, mes enfants, je le tiens de mon aïeul, qui lui-même le tenait du sien ! Et tout cela était véritable, infiniment plus authentique, plus réconfortant, plus juste que tout ce qu’affirment les docteurs, vous savez bien, ces docteurs de la loi, avec leurs lèvres minces, qui sont les mêmes à toutes les époques, et que Jésus devait confondre un jour – le tout jeune Jésus qui savait tout parce qu’il comprenait tout et qui comprenait tout parce qu’il aimait tout. Et puis, ajoutaient les vieux conteurs, la science a-t-elle jamais apporté le bonheur à l’homme ? Autour de l’âtre où flambaient des bûches dont les cendres allaient avoir des propriétés curatives – car rien qui n’eût pris un tour magique par cette nuit de Noël – se trouvaient réunies les générations extrêmes, les très vieux et les très jeunes – la Famille que la vie dispersait pendant les quatre saisons mais qui, magnétiquement, une fois, se reformait comme pour reprendre la chaleur de l’âtre, la lumière du foyer originel d’où elle avait lentement rayonné vers le dehors.

cf7f4ae161c33bb4a422629ea40c9079.jpgLa famille ! Cela, il faut le redire, c’était la vraie fête, cette réunion rituelle, l’appel ancestral autour du feu – le feu dont on célébrait la fête aussi, sans trop le savoir, en multipliant les chandelles. On voyait clair cette nuit-là. Les frères retrouvaient les frères ; les grands-pères comptaient le nombre de leurs petits-enfants ; le passé et l’avenir se nouaient ; l’anneau de chair, la ronde autour de l’ancêtre se formait, et l’on savait que le cercle irait grandissant toujours. L’ancêtre pouvait rappeler avec humour que si Jésus avait commencé sa carrière sur la paille, lui, l’ancien, aux premiers jours, il n’avait pour tout bien que la paille garnissant ses sabots ; pourtant, ses descendants ne possédaient-ils pas la terre ? Cette paille, on la retrouvait à l’église, à minuit ; elle jonchait le sol, à la fois pour tenir chaud, à la fois en symbole, en allusion à l’étable sainte. La paille sous les pieds, c’était le privilège des nobles, un signe féodal ; c’était aussi le tapis sur quoi les princes marchaient dans les villes ; on ne l’ignorait pas – mais en une nuit de si grande solennité, où Celui qui élevait et abaissait les empereurs et rois vagissait entre un âne et un bœuf, les hommes étaient égaux – dans l’origine et la fin, le péché et la Rédemption. Voilà ce qu’enseignait la liturgie ; voilà quelle était la leçon de la paille. Dans l’église aussi, le feu et la lumière abondaient singulièrement. Et sous la nef, les chants étaient d’allégresse, dont les mots disaient la paix promise aux hommes de bonne volonté. On voyait arriver les bergers avec l’agneau vivant ; ils traversaient l’église et allaient se poster près de la Sainte Famille, entonnant leur chanson à eux, avec des mimiques qui faisaient rire. Ah ! le merveilleux office où l’on finissait par devenir halluciné, ébloui par l’autel tout incandescent et les cierges comme des abeilles de feu et les éclairs d’or des prêtres ; on entrait en plein rêve, enivré de musique ; on vacillait dans les brouillards d’encens ; on se sentait couvert de tant de bénédictions que les mauvais sorts n’agissaient plus et qu’il ne pouvait plus rien arriver de funeste d’ici l’année prochaine ! Mais encore qu’il faisait bon sur la terre, au retour du paradis, après ce séjour en religion ! On retrouvait les chambres chaudes pleines d’odeurs culinaires, et la table était mise. Les femmes avaient accompli leur oeuvre entre-temps. C’était du beau travail, ce qui bouillonnait, ronflait, écumait, pétaradait sur les flammes ! La nuit avançant, la famille devenait une troupe vorace ; la tribu mangeait – la tribu qui semblait épaissir, s’élargir, gagner encore en puissance. Cependant, depuis très avant, veillés par une vieille mère, les enfants dormaient. Ils le pouvaient, puisque la paix avait été clamée par les anges du jubé, les voix argentines des soprani ; ils le pouvaient, le méchant Hérode n’osant plus revenir, avec ses dogues et ses soudards. L’ancêtre, lui, se retirait du banquet et, suivant une très ancienne tradition, sans rien en dire à personne, entrait subrepticement dans l’étable, pour annoncer aux bêtes qu’il appelait par leur nom – aux bœufs, au cheval, à l’âne et à toute cette douce animalité – que le Christ était né, et que la vie – la vie éternelle, avec les saisons, le travail, les peines trop grandes et les joies trop petites – la vie allait continuer, après cette halte...


Choses et Gens de chez Nous
, tome II, Éd. La Rose de Chêne, 2001.


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Bon Noël à toutes et à tous !
ClairObscur.

15.12.2007

Renée Jeanne MIGNARD - L'amour est une fleur éclose...

df6508dd8f590b75cd32069b38872beb.jpgL'amour est une fleur éclose
Qu'on ne peut cueillir qu'une fois.
Qui s'épanouit comme rose,
Qui se meurt quand le cœur a froid.

L'amour est un enfant sauvage
Qui se grise de liberté,
Comme la vague sur la plage,
Comme le cheval indompté.

L'amour est une source vive,
Un torrent fantasque et fougueux,
Une rivière à la dérive,
Un fleuve calme et généreux.

L'amour c'est la mer qui s'apaise
Pour le bateau qui rentre au port.
La statue naissant de la glaise,
La magie d'un étang qui dort.

L'amour c'est le délire extrême
Qui nous tient plus que de raison.
Nous fait aimer qui ne nous aime,
Nous suit jusqu'à la déraison.

L'amour est une quête folle
A la recherche du bonheur.
Une émouvante farandole,
La troublante ronde du cœur.

L'amour, c'est le divin partage,
Le don de soi, l'humilité.
C'est le miraculeux message,
Hymne éternel à la beauté.

Robert DESNOS - À la mystérieuse

9dac204afbf50b79a980657805d5777b.jpgNon, l'amour n'est pas mort en ce cœur et ces yeux et cette bouche qui proclamait ses funérailles commencées.
Écoutez, j'en ai assez du pittoresque et des couleurs et du charme.
J'aime l'amour, sa tendresse et sa cruauté.
Mon amour n'a qu'un seul nom, qu'une seule forme.
Tout passe. Des bouches se collent à cette bouche.
Mon amour n'a qu'un nom, qu'une forme.
Et si quelque jour tu t'en souviens
Ô toi, forme et nom de mon amour,
Un jour sur la mer entre l'Amérique et l'Europe,
À l'heure où le rayon final du soleil se réverbère sur la surface ondulée des vagues, ou bien une nuit d'orage sous un arbre dans la campagne, ou dans une rapide automobile,
Un matin de printemps boulevard Malesherbes,
Un jour de pluie,
À l'aube avant de te coucher,
Dis-toi, je l'ordonne à ton fantôme familier, que je fus seul à t'aimer davantage et qu'il est dommage que tu ne l'aies pas connu.
Dis-toi qu'il ne faut pas regretter les choses: Ronsard avant moi et Baudelaire ont chanté le regret des vieilles et des mortes qui méprisèrent le plus pur amour.
Toi, quand tu seras morte,
Tu seras belle et toujours désirable.
Je serai mort déjà, enclos tout entier en ton corps immortel, en ton image étonnante présente à jamais parmi les merveilles perpétuelles de la vie et de l'éternité, mais si je vis
Ta voix et son accent, ton regard et ses rayons
L'odeur de toi et celle de tes cheveux et beaucoup d'autres choses encore vivront en moi,
Et moi qui ne suis ni Ronsard ni Baudelaire,
Moi qui suis Robert Desnos et qui, pour t'avoir connue et aimée,
Les vaux bien.
Moi qui suis Robert Desnos, pour t'aimer
Et qui ne veux pas attacher d'autre réputation à ma mémoire sur la terre méprisable.



Corps et biens.

Alain GIRARD - EXCEPTÉ... MON ENNUI !

Je n’ai besoin de rien, je vis avec moi-même
Au silence égaré de ces choses que j’aime
Et comme sous la pluie, quelquefois, le soleil
évade des parfums que l’on croirait merveilles,

Je n’ai besoin de rien outre ma négligence
A regarder passer l’ombre de l’in urgence
Eveillée, çà et là, en mes profonds soupirs
Comme à savoir autant et le bien et le pire !

Je n’ai besoin de rien, je m’en convaincs, m’assure
- Aux saisons, envolé l’étroit de ma blessure,
En sa divagation - que je suis, outre-moi,
Des mots, rien que des mots, aux murs de mes émois !

Je n’ai besoin de rien, regardez… c’est étrange,
En ma désinvolture on entendrait des anges
Chanter la rêverie de l’ultime départ…
Mais je suis incertain, je me sens presque… à part…

A part l’ombre souillée de blêmes nostalgies
Je n’ai besoin de rien, ici mon rêve gît
Comme enlacé à l’or d’un ciel d’autre rimaille
Où l’on croit que je vais avant que je m’en aille.

Je n’ai besoin de rien, moi-même suis l’errance
Et le regard curieux de ma propre importance
Ainsi je vais le jour, ainsi je vais la nuit
Sans le moindre besoin, excepté… mon ennui !

Voir : http://perso.wanadoo.fr/des.mots.au.monde/index.htm

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