30.08.2008
Suzanne SCHEINERT-SERVAIS - L’ombre de la pluie
Mère emmurée parmi des familiers étranges,
Sur toi coule la nuit de la grande partance.
On a scellé ce six-places sans étoile
Qui affiche complet aujourd’hui.
Toi, la douce, l’aimante, la jamais lasse,
Dernière visiteuse du cellier mystérieux,
Comme tu vas t’ennuyer de moi !
A-t-on besoin de questionner les morts,
S’il faut désormais dire les choses sans voix ?
Ta ville couleur d’huître ne parle plus.
La maison vide s’affole.
Les feux qui reposent sont éteints.
L’hiver a perdu la chaleur des soirs.
Vers l’odeur des cataires le chat s’en est allé.
Ma main sur son dos n’avait pas ta patience.
Dans la lumière noire l’invisible te contemple.
Il frappe à ta porte poussé par l’habitude.
Pour ton matelas de pierre, je cueille du feutre d’herbe.
Que ferais-tu des éphémères ?
Muette, je viens te raconter le monde, l’absence, la vie,
Mes ors et mes tristesses obscures.
A toi, l’aimée que la terre recrée,
Je viens dire l’ombre de la pluie,
Alors que, stagnante dans le sommeil,
Ton âme en atome rejoint le cosmos.
Source : http://www.maisondelapoesie.be/
21:18 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Suzanne SCHEINERT-SERVAIS
Suzanne SCHEINERT-SERVAIS - Thrombose
Avec un cri, le sommeil de l’aventure
Écoute marcher ton sang dans ma poitrine.
Ton sang ennemi et étranger qui frappe
A l’ombre de ta montagne, l’oiseau secret.
Personne ici n’entend le bleu de ta parole.
Telle une orange sanguine, le sud t’éclabousse.
Tes lèvres frémissent au feu de ses quartiers.
Un chant de sel traverse les rumeurs étranges
D’un monde inhabité réduit en cendre.
Mais cette cendre, cette terre de ta chair labourée
Est-elle le prix de ta pensée absente
Qui s’illumine aux heures vespérales ?
Ne crains rien, mon doux fantôme, mon mort vivant.
Tu es là. Tant que mon cœur battra, je serai ta durée,
Puisque je suis l’oiseau, la cime et le secret.
Source : http://www.maisondelapoesie.be/
21:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Suzanne SCHEINERT-SERVAIS
Suzanne SCHEINERT-SERVAIS - Comme des Ailes jointes
Seigneur délivre-moi du mal
De ne pas être assez mauvaise
D’aimer les chardons et les roses
D’aimer les bergers et les loups
Seigneur délivre-moi du mal
De ne jamais le voir nulle part
De trop aimer celui qui m’aime
De n’être ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre
Seigneur délivre-moi du mal
D’aimer le vin d’aimer le rire
Et de ne pas aimer assez la vie
Source : http://www.maisondelapoesie.be/
21:14 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Suzanne SCHEINERT-SERVAIS
Suzanne SCHEINERT-SERVAIS - Les Gouttes de la Nuit
Nous n’avions pas assez mêlé nos rêves
Loin du monde qui fait lever ton bras
Tendre ton poing bleui
Derrière ton front une armée de géants
Balance les heures d’un autre temps
Es-tu la voix déchirée
Le Samson des pics transparents
Le Goliath qu’une fronde séduit
Ou peut-être David roi des psaumes
Que l’océan d’écume épuise
Pour moi qui te regarde dormir
Tu es le ramier doux
La nuit ruelle impénétrable
Traverse tes lèvres et glisse sur ton souffle
Mes mains tendues vers les oiseaux
Appellent le matin étonné
Source : http://www.maisondelapoesie.be/
21:09 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Suzanne SCHEINERT-SERVAIS
Suzanne SCHEINERT-SERVAIS - Ce soir...
Ce soir il ne viendra personne
La nuit sans âge a des ruses de fille
Qui couve le silence des vieilles solitudes
La lampe en route d’ombre balance mon attente
Poussière de ton rire par delà les collines
Ce soir il ne viendra personne
Au point du jour se reflète ma peur
Ma voix à ton fusil liée
Jalouse les pas que la nuit épaissit
Ce soir je le sais il ne viendra personne
Les arbres allongent leurs branches
Comme des mains d’aventure
Et je reste inhumaine derrière le cristal
Quand la dernière étoile croisant le soleil
Rend à l’homme qui revient un peu de son passé
Source : http://www.maisondelapoesie.be/
21:06 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Suzanne SCHEINERT-SERVAIS
Suzanne SCHEINERT-SERVAIS - Le Temps refoulé
Quand tu auras tout vu tout aimé tout perdu
Parleras-tu d’amour les yeux purs
Quand des sourires payeront ta danse infinie
Jetteras-tu la guitare au cou des vignes
Déjà le soir efface les souvenirs
Dans le miroir éteint des dimanches
Qui verra tes cernes biais du plaisir
Qui pliera ses genoux sinon pour t’ouvrir
Je compte tes joies de demain
Tes pensées glissant entre les épées des doigts
Je donnerai de ta nuit douze heures au comptant
Pour que fleurisse à la chapelle la folle avoine
Sur ta poitrine je joindrai les mains
La soie des eaux enfermera mon cœur
Et la chaise de paille pleurera l’amoureux
Tu vas dormir Trouveras-tu la vie
En des temps qui ne veulent plus attendre
Pour enterrer mon image errant parmi les morts
Source : http://www.maisondelapoesie.be/
21:05 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Suzanne SCHEINERT-SERVAIS
Suzanne SCHEINERT-SERVAIS - L’air pousse le vent...
L’air pousse le vent.
Le vent pousse la mer.
La mer la vague,
Le sable le temps.
Ce temps qui nous repousse
Dans le sable, dans la vague,
Dans la mer, dans le vent.
Mais qui me dira pourquoi les pruniers sont en fleurs ?
Source : http://www.maisondelapoesie.be/
21:02 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Suzanne SCHEINERT-SERVAIS
Suzanne SCHEINERT-SERVAIS - Sans écrire...
Sans écrire
Peux-tu peindre le cœur d’un printemps inexploré,
La fleur qui se fane sur la graine future ?
Peux-tu peindre le vide des années-lumière,
Le message que l’aube abandonne à la nuit ?
Peindre ce que sera la tombe d’un homme vivant,
L’empan et le sable dénoué dans sa paume ?
Du firmament anéanti peux-tu peindre le courant,
Au-delà de l’image, l’écho de ses silences ?
Peux-tu, sur un mirage, peindre la poésie,
Et ma jeunesse perdue sur les glycines de l’onde ?
Dis-moi, peux-tu peindre tout cela sans écrire ?
Source : http://www.maisondelapoesie.be/
21:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Suzanne SCHEINERT-SERVAIS
29.08.2008
Marie GEVERS - Printemps
À Max Elskamp
Le grand coq était blanc, avec un chapeau rouge,
Et l'enfant tout en rouge avec un bonnet blanc :
Le vent léger bougeait sur l'herbe des pelouses
Et les cris des pinsons traversaient le printemps.
Le coq battait de l'aile et sonnait son chant rouge
L'enfant se mit à rire et son rire était blanc.
Son rire frôlait l'air comme les plumes douces
Dont s'évente le vol des pigeons roucoulants.
La pluie avait si fort imprégné d'eau les mousses
Que le ciel se mirait dans leurs bouquets noyés
Et perlait en fraîcheur sur les écorces rousses
Quand le soleil parut dans le matin lavé.
La terre fut dorée au choc de la lumière,
Tout le jardin vibrait comme un coq dans son chant,
Des nuages, au loin, tels des glaciers brillèrent,
Et le ciel fut pareil au rire de l'enfant.
Oeuvres poétiques, poésie, Éd. Le Cri.
22:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Marie GEVERS
Marie GEVERS – Il faut savoir…
Il faut savoir
tout perdre, même soi,
même le souvenir de soi, il faut
quitter le lieu, sortir du temps
jeter le vêtement précaire,
ôter les six membranes, accepter
que la septième avec le grain pourrisse,
que l’eau du fleuve tout recouvre,
que le soleil sèche cette eau,
que le vent du désert efface
sa trace sur le sable.
Journal du scribe, Éd. des Éperonniers.
21:46 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Marie GEVERS
28.08.2008
Marin SORESCU - De la main on lui a couvert un œil…
De la main on lui a couvert un oeil
Et montré le monde
Dessiné
Sur un grand panneau.
- Quelle est cette lettre ?
Lui a-t-on demandé.
- La nuit, a-t-il répondu.
- Tu te trompes, c'est le soleil.
La nuit, on le sait tous,
N'a pas de rayons. Et celle-là ?
- La nuit.
- Tu me fais rire !
C'est la mer, elle n'est pas
Si obscure, la mer.
Et celle-là ?
L'homme a hésité un peu
Et puis a répondu :
- La nuit.
- Oh, c'est la femme.
La nuit n'a pas de seins, mon vieux.
C'est sans doute à cause des cheveux, noirs,
Que tu t'es trompé. Et celle-là ?
Regarde-la bien.
Avant de répondre.
- Toujours la nuit.
- Dommage, tu n'as toujours pas deviné :
C'était toi cette lettre.
Toi.
Au suivant !
Angle.
21:42 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Marin SORESCU
Marin SORESCU - J'ai vu de la lumière sur la terre...
J'ai vu de la lumière sur la terre
Et je suis né
Pour voir comment vous allez.
Sains et saufs?
Et le bonheur, comment va le bonheur?
Non, merci, ne vous dérangez pas.
Je n'ai pas assez de temps pour des réponses
J’ai juste assez de temps pour poser des questions.
La mort prend la forme de l'oubli qu'Arghezi lui aussi avait exprimé dans le poème A cahe-cahe :
Il arrive souvent que je ne vous rencontre plus
Et je me demande comment peut ne pas rentrer
Un homme ayant une femme, des montagnes et des enfants
Qui l'attendent.
Hommes.
21:41 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Marin SORESCU
Jacques DEMAUDE – Souviens-toi…
Souviens-toi. Recreuse un chemin.
Corrode le métal de larmes.
Romps la nuit, la nuit, minerai
terni par l'épreuve azurée.
L'aube libère ses cristaux
vers ton visage.
A l'horizon le sel
prépare une colline
aux traces grises de tes pas.
Souviens-toi. L'amertume
n'insultera plus les regards
et la manne promise.
Incruste patiemment
parmi l'énigme transparente
livrée aux éblouissements
d'une saline,
incruste la clarté
que le désert impérissable
arrachait à ton nom.
Souviens-toi. Recreuse. Délivre!
21:38 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Jacques DEMAUDE
26.08.2008
Émile VERHAEREN - Dans la maison où notre amour a voulu naître...
Dans la maison où notre amour a voulu naître,
Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,
Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins
Les roses qui nous regardent par les fenêtres.
Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,
Et des heures d'été, si belles de silence,
Que j'arrête parfois le temps qui se balance,
Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.
Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre
Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,
Sinon les battements de ton cœur et du mien
Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.
Les heures d'après-midi.
20:47 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Émile VERHAEREN
Émile VERHAEREN - Ô la splendeur de notre joie...
Ô la splendeur de notre joie,
Tissée en or dans l’air de soie !
Voici la maison douce et son pignon léger,
Et le jardin et le verger.
Voici le banc, sous les pommiers
D’où s’effeuille le printemps blanc,
À pétales frôlants et lents.
Voici des vols de lumineux ramiers
Planant, ainsi que des présages,
Dans le ciel clair du paysage.
Voici — pareils à des baisers tombés sur terre
De la bouche du frêle azur —
Deux bleus étangs simples et purs,
Bordés naïvement de fleurs involontaires.
O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes !
Là-bas, de lentes formes passent,
Sont-ce nos deux âmes qui se délassent,
Au long des bois et des terrasses ?
Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux
Ces deux fleurs d'or harmonieux ?
Et ces herbes — on dirait des plumages
Mouillés dans la source qu'ils plissent —
Sont-ce tes cheveux frais et lisses ?
Certes, aucun abri ne vaut le clair verger,
Ni la maison au toit léger,
Ni ce jardin, où le ciel trame
Ce climat cher à nos deux âmes.
Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux,
Ce jardin clair où nous passons silencieux,
C'est plus encore en nous que se féconde
Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde.
Car nous vivons toutes les fleurs,
Toutes les herbes, toutes les palmes
En nos rires et en nos pleurs
De bonheur pur et calme.
Car nous vivons toutes les transparences
De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
Des roses d'or et des grands lys vermeils :
Bouches et lèvres de soleil.
Car nous vivons toute la joie
Dardée en cris de fête et de printemps,
En nos aveux, où se côtoient
Les mots fervents et exaltants.
Oh ! dis, c'est bien en nous que se féconde
Le plus joyeux et clair jardin du monde.
Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
O toi la neuve, ô toi l'ancienne !
Qui vins à moi des loins d'éternité,
Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bonté.
Je sens en toi les mêmes choses très profondes
Qu'en moi-même dormir
Et notre soif de souvenir
Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures,
Sans le savoir, pendant l'enfance :
Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
Mêmes éclairs de confiance :
Car je te suis lié par l'inconnu
Qui me fixait, jadis au fond des avenues
Par où passait ma vie aventurière,
Et, certes, si j'avais regardé mieux,
J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
Depuis longtemps en ses paupières.
Le ciel en nuit s'est déplié
Et la lune semble veiller
Sur le silence endormi.
Tout est si pur et clair,
Tout est si pur et si pâle dans l'air
Et sur les lacs du paysage ami,
Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
Qui tombe d'un roseau
Et tinte et puis se tait dans l'eau.
Mais j'ai tes mains entre les miennes
Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
De leurs ferveurs, si doucement ;
Et je te sens si bien en paix de toute chose,
Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
Ne troublera, fût-ce un moment,
La confiance sainte
Qui dort en nous comme un enfant repose.
Chaque heure, où je pense à ta bonté
Si simplement profonde,
Je me confonds en prières vers toi.
Je suis venu si tard
Vers la douceur de ton regard
Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
Tranquillement, par à travers les étendues !
J'avais en moi tant de rouille tenace
Qui me rongeait, à dents rapaces,
La confiance ;
J'étais si lourd, j'étais si las,
J'étais si vieux de méfiance,
J'étais si lourd, j'étais si las
Du vain chemin de tous mes pas.
Je méritais si peu la merveilleuse joie
De voir tes pieds illuminer ma voie,
Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs,
Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
Tu arbores parfois cette grâce bénigne
Du matinal jardin tranquille et sinueux
Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair
Du vent rapide et miroitant
Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
Au bon toucher de tes deux mains,
Je sens comme des feuilles
Me doucement frôler ;
Que midi brûle le jardin.
Les ombres, aussitôt recueillent
Les paroles chères dont ton être a tremblé.
Chaque moment me semble, grâce à toi,
Passer ainsi divinement en moi.
Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
Où tu te cèles en toi-même,
En refermant les yeux,
Sens-tu mon doux regard dévotieux,
Plus humble et long qu'une prière,
Remercier le tien sous tes closes paupières ?
Oh ! laisse frapper à la porte
La main qui passe avec ses doigts futiles ;
Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
Le reste, avec ses doigts futiles.
Laisse passer, par le chemin,
La triste et fatigante joie,
Avec ses crécelles en mains.
Laisse monter, laisse bruire
Et s'en aller le rire ;
Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
L'instant est si beau de lumière,
Dans le jardin, autour de nous,
L'instant est si rare de lumière trémière,
Dans notre cœur, au fond de nous.
Tout nous prêche de n'attendre plus rien
De ce qui vient ou passe,
Avec des chansons lasses
Et des bras las par les chemins.
Et de rester les doux qui bénissons le jour.
Même devant la nuit d'ombre barricadée,
Aimant en nous, par dessus tout, l'idée
Que bellement nous nous faisons de notre amour.
Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cœur,
Ainsi qu'une ample fleur
Qui s'ouvre, au clair de la rosée ;
Entre ses plis frêles, ma bouche s'est posée.
La fleur, je la cueillis au pré des fleurs en flamme ;
Ne lui dis rien : car la parole entre nous deux
Serait banale, et tous les mots sont hasardeux.
C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
La fleur qui est mon cœur et mon aveu,
Tout simplement, à tes lèvres confie
Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
Au vierge amour, comme un enfant se fie à Dieu.
Laissons l'esprit fleurir sur les collines,
En de capricieux chemins de vanité ;
Et faisons simple accueil à la sincérité
Qui tient nos deux cœurs clairs, en ses mains cristallines ;
Et rien n'est beau comme une confession d'âmes,
L'une à l'autre, le soir, lorsque la flamme
Des incomptables diamants
Brûle, comme autant d'yeux
Silencieux,
Le silence des firmaments.
Le printemps jeune et bénévole
Qui vêt le jardin de beauté
Elucide nos voix et nos paroles
Et les trempe dans sa limpidité.
La brise et les lèvres des feuilles
Babillent — et effeuillent
En nous les syllabes de leur clarté.
Mais le meilleur de nous se gare
Et fuit les mots matériels ;
Un simple et doux élan muet
Mieux que tout verbe amarre
Notre bonheur à son vrai ciel :
Celui de ton âme, à deux genoux,
Tout simplement, devant la mienne,
Et de mon âme, à deux genoux,
Très doucement, devant la tienne.
Viens lentement t'asseoir
Près du parterre, dont le soir
Ferme les fleurs de tranquille lumière,
Laisse filtrer la grande nuit en toi :
Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
Trouble notre prière.
Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire.
Voici le firmament plus net et translucide
Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside ;
Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
Les mille voix de l'énorme mystère
Parlent autour de toi.
Les mille lois de la nature entière
Bougent autour de toi,
Les arcs d'argent de l'invisible
Prennent ton âme et son élan pour cible,
Mais tu n'as peur, oh ! simple cœur,
Mais tu n'as peur, puisque ta foi
Est que toute la terre collabore
A cet amour que fit éclore
La vie et son mystère en toi.
Joins donc les mains tranquillement
Et doucement adore ;
Un grand conseil de pureté
Et de divine intimité
Flotte, comme une étrange aurore,
Sous les minuits du firmament.
Combien elle est facilement ravie,
Avec ses yeux d'extase ignée,
Elle, la douce et résignée
Si simplement devant la vie.
Ce soir, comme un regard la surprenait fervente,
Et comme un mot la transportait
Au pur jardin de joie, où elle était
Tout à la fois reine et servante.
Humble d'elle, mais ardente de nous,
C'était à qui ploierait les deux genoux,
Pour recueillir le merveilleux bonheur
Qui, mutuel, nous débordait du cœur.
Nous écoutions se taire, en nous, la violence
De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
Et le vivant silence
Dire des mots que nous ne savions pas.
Au temps où longuement j'avais souffert
Où les heures m'étaient des pièges,
Tu m'apparus l'accueillante lumière
Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
Au fonds des soirs, sur de la neige.
Ta clarté d'âme hospitalière
Frôla, sans le blesser, mon cœur,
Comme une main de tranquille chaleur ;
Un espoir tiède, un mot clément,
Pénétrèrent en moi très lentement ;
Puis vint la bonne confiance
Et la franchise et la tendresse et l'alliance,
Enfin, de nos deux mains amies,
Un soir de claire entente et de douce accalmie.
Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
En nous-mêmes et sous le ciel,
Dont les flammes éternisées
Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
Et que l'amour soit devenu la fleur immense,
Naissant du fier désir,
Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir,
En notre cœur, se recommence,
Je regarde toujours la petite lumière
Qui me fut douce, la première.
Je ne détaille pas, ni quels nous sommes
L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons :
Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir,
Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
Je te sens claire avant de te comprendre telle ;
Et c'est ma joie, infiniment,
De m'éprouver si doucement aimant,
Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
Soyons simples et bons — et que le jour
Nous soit tendresse et lumière servies,
Et laissons dire que la vie
N'est point faite pour un pareil amour.
A ces reines qui lentement descendent
Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
Dans mon rêve, parfois, je t'apparie ;
Je te donne des noms qui se marient
A la clarté, à la splendeur et à la joie,
Et bruissent en syllabes de soie,
Au long des vers bâtis comme une estrade
Pour la danse des mots et leurs belles parades.
Mais combien vite on se lasse du jeu,
A te voir douce et profonde et si peu
Celle dont on enjolive les attitudes ;
Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
Qui bat comme ton cœur immense et ingénu,
Oh ! comme tout, hormis cela et ta prière,
Oh ! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
Mes plus douces pensées,
Celles que je te dis, celles aussi
Qui demeurent imprécisées
Et trop profondes pour les dire.
Je dédie à tes pleurs, à ton sourire
A toute ton âme, mon âme,
Avec ses pleurs et ses sourires
Et son baiser.
Vois-tu, l'aurore naît sur la terre effacée,
Des liens d'ombre semblent glisser
Et s'en aller, avec mélancolie ;
L'eau des étangs s'écoule et tamise son bruit,
L'herbe s'éclaire et les corolles se déplient,
Et les bois d'or se désenlacent de la nuit.
Oh ! dis, pouvoir un jour,
Entrer ainsi dans la pleine lumière ;
Oh ! dis, pouvoir un jour
Avec toutes les fleurs de nos âmes trémières,
Sans plus aucun voile sur nous,
Sans plus aucun mystère en nous,
Oh dis, pouvoir, un jour,
Entrer à deux dans le lucide amour !
Je noie en tes deux yeux mon âme toute entière
Et l'élan fou de cette âme éperdue,
Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
S'unir pour épurer son être,
Comme deux vitraux d'or en une même abside
Croisent leurs feux différemment lucides
Et se pénètrent !
Je suis parfois si lourd, si las,
D'être celui qui ne sait pas
Etre parfait, comme il se veut !
Mon cœur se bat contre ses vœux,
Mon cœur dont les plantes mauvaises,
Entre des rocs d'entêtement,
Dressent, sournoisement,
Leurs fleurs d'encre ou de braise ;
Mon cœur si faux, si vrai, selon les jours,
Mon cœur contradictoire,
Mon cœur exagéré toujours
De joie immense ou de crainte attentatoire.
Pour nous aimer des yeux,
Lavons nos deux regards, de ceux
Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
Mauvaise et asservie.
L'aube est en fleur et en rosée
Et en lumière tamisée
Très douce :
On croirait voir de molles plumes
D'argent et de soleil, à travers brumes,
Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
Nos bleus et merveilleux étangs
Tremblent et s'animent d'or miroitant,
Des vols émeraudés, sous les arbres, circulent ;
Et la clarté, hors des chemins, des clos, des haies,
Balaie
La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
Au clos de notre amour, l'été se continue :
Un paon d'or, là-bas traverse une avenue ;
Des pétales pavoisent,
— Perles, émeraudes, turquoises —
L'uniforme sommeil des gazons verts ;
Nos étangs bleus luisent, couverts
Du baiser blanc des nénuphars de neige ;
Aux quinconces, nos groseillers font des cortèges ;
Un insecte de prisme irrite un cœur de fleur ;
De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs ;
Et, comme des bulles légères, mille abeilles
Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles.
L'air est si beau qu'il paraît chatoyant ;
Sous les midis profonds et radiants,
On dirait qu'il remue en roses de lumière ;
Tandis qu'au loin, les routes coutumières,
Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
Certes, la robe en diamants du bel été
Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté ;
Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes
Qui reconnait sa vie en ces bouquets de flammes.
Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
Me soient, sur terre,
Les images de la bonté.
Laissons nos âmes embrasées
Exalter d'or chaque flamme de nos pensées.
Que mes deux mains contre ton cœur
Te soient, sur terre,
Les emblèmes de la douceur.
Vivons pareils à deux prières éperdues
L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
Que nos baisers sur nos bouches ravies
Nous soient sur terre,
Les symboles de notre vie.
Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
Dis, combien l'absence, même d'un jour,
Attriste et attise l'amour
Et le réveille, en ses brûlures endormies.
Je m'en vais au devant de ceux
Qui reviennent des lointains merveilleux,
Où, dès l'aube, tu es allée ;
Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée,
Et, sur la route, épiant leur venue,
Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
Encore clairs de t'avoir vue.
Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
Et j'écoute longtemps se cadencer leurs pas
Vers l'ombre, où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
En ces heures où nous sommes perdus
Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes.
Quel sang lustral ou quel baptême
Baigne nos cœurs vers tout l'amour tendus ?
Joignant les mains, sans que l'on prie,
Tendant les bras, sans que l'on crie,
Mais adorant on ne sait quoi
De plus lointain et de plus pur que soi,
L'esprit fervent et ingénu,
Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
Comme on s'abîme en la présence
De ces heures de suprême existence,
Comme l'âme voudrait des cieux
Pour y chercher de nouveaux dieux,
Oh ! l'angoissante et merveilleuse joie
Et l'espérance audacieuse
D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
De ces affres silencieuses.
Oh ! ce bonheur
Si rare et si frêle parfois
Qu'il nous fait peur !
Nous avons beau taire nos voix,
Et nous faire comme une tente,
Avec toute ta chevelure,
Pour nous créer un abri sûr,
Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
Mais notre amour étant comme un ange à genoux,
Prie et supplie,
Que l'avenir donne à d'autres que nous
Même tendresse et même vie,
Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux.
Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
De la douceur de notre âme.
Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
Vivons si hardiment nos plus belles pensées
Qu'elles s'entrelacent, harmonisées
A l'extase suprême et l'entière ferveur.
Parce qu'en nos âmes pareilles,
Quelque chose de plus sacré que nous
Et de plus pur et de plus grand s'éveille,
Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
Pour humblement le définir,
Et que si rare et si puissant en soit le charme,
Qu'à le goûter, nos cœurs soient prêts à défaillir.
Restons quand même et pour toujours, les fous
De cet amour presqu'implacable,
Et les fervents, à deux genoux,
Du Dieu soudain qui règne en nous,
Si violent et si ardemment doux
Qu'il nous fait mal et nous accable.
Sitôt que nos bouches se touchent,
Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
Et qui s'unissent en nous-mêmes ;
Nous nous sentons le cœur si divinement frais
Et si renouvelé par leur lumière
Première
Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
La joie est à nos yeux l'unique fleur du monde
Qui se prodigue et se féconde,
Innombrable, sur nos routes d'en bas ;
Comme là haut, par tas,
En des pays de soie où voyagent des voiles
Brille la fleur myriadaire des étoiles.
L'ordre nous éblouit, comme les feux, la cendre,
Tout nous éclaire et nous paraît : flambeau ;
Nos plus simples mots ont un sens si beau
Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
Nous sommes les victorieux sublimes
Qui conquérons l'éternité,
Sans nul orgueil et sans songer au temps minime :
Et notre amour nous semble avoir toujours été.
Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte,
Si profonde qu'elle en est sainte
Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair,
Nous descendons ensemble au jardin de ta chair.
Tes seins sont là, ainsi que des offrandes,
Et tes deux mains me sont tendues ;
Et rien ne vaut la naïve provende
Des paroles dites et entendues.
L'ombre des rameaux blancs voyage
Parmi ta gorge et ton visage
Et tes cheveux dénouent leur floraison,
En guirlandes, sur les gazons.
La nuit est toute d'argent bleu,
La nuit est un beau lit silencieux,
La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
Bien que déjà, ce soir,
L'automne
Laisse aux sentes et aux orées,
Comme des mains dorées,
Lentes, les feuilles choir ;
Bien que déjà l'automne,
Ce soir, avec ses bras de vent,
Moissonne
Sur les rosiers fervents,
Les pétales et leur pâleur,
Ne laissons rien de nos deux âmes
Tomber soudain avec ces fleurs.
Mais tous les deux autour des flammes
De l'âtre en or du souvenir,
Mais tous les deux blottissons-nous,
Les mains au feu et les genoux.
Contre les deuils à craindre ou à venir,
Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
Contre notre terreur, contre nous-mêmes, enfin,
Blottissons-nous, près du foyer,
Que la mémoire en nous fait flamboyer.
Et si l'automne obère
A grands pans d'ombre et d'orages plânants,
Les bois, les pelouses et les étangs,
Que sa douleur du moins n'altère
L'intérieur jardin tranquillisé,
Où s'unissent, dans la lumière,
Les pas égaux de nos pensées.
Le don du corps, lorsque l'âme est donnée
N'est rien que l'aboutissement
De deux tendresses entraînées
L'une vers l'autre, éperdûment.
Tu n'es heureuse de ta chair
Si simple, en sa beauté natale,
Que pour, avec ferveur, m'en faire
L'offre complète et l'aumône totale.
Et je me donne à toi, ne sachant rien
Sinon que je m'exalte à te connaître,
Toujours meilleure et plus pure peut-être
Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
L'amour, oh ! qu'il nous soit la clairvoyance
Unique, et l'unique raison du cœur,
A nous, dont le plus fol bonheur
Est d'être fous de confiance.
Fût-il en nous une seule tendresse,
Une pensée, une joie, une promesse,
Qui n'allât, d'elle-même, au devant de nos pas ?
Fût-il une prière en secret entendue,
Dont nous n'ayons serré les mains tendues
Avec douceur, sur notre sein ?
Fût-il un seul appel, un seul dessein,
Un vœu tranquille ou violent
Dont nous n'ayons épanoui l'élan ?
Et, nous aimant ainsi,
Nos cœurs s'en sont allés, tels des apôtres,
Vers les doux cœurs timides et transis
Des autres :
Ils les ont conviés, par la pensée,
A se sentir aux nôtres fiancés,
A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
Comme un peuple de fleurs aime la même branche
Qui le suspend et le baigne dans le soleil ;
Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
Magnifiant l'amour pour l'amour même,
Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
Le monde entier qui se résume en nous.
Le beau jardin fleuri de flammes
Qui nous semblait le double ou le miroir,
Du jardin clair que nous portions dans l'âme,
Se cristallise en gel et or, ce soir.
Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
Là-bas, aux horizons de marbre,
Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
Avec leur ombre immense et bleue
Et régulière, à côté d'eux.
Aucun souffle de vent, aucune haleine.
Les grands voiles du froid,
Se déplient seuls, de plaine en plaine,
Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
Les étoiles paraissent vivre.
Comme l'acier, brille le givre,
A travers l'air translucide et glacé.
De clairs métaux pulvérisés
A l'infini, semblent neiger
De la pâleur d'une lune de cuivre.
Tout est scintillement dans l'immobilité.
Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
Par ces mille regards que projette sur terre,
Vers les hasards de l'humaine misère,
La bonne et pure et inchangeable éternité.
S'il arrive jamais
Que nous soyons, sans le savoir,
Souffrance ou peine ou désespoir,
L'un pour l'autre ; s'il se faisait
Que la fatigue ou le banal plaisir
Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir ;
Si le cristal de la pure pensée
De notre amour doit se briser,
Si malgré tout, je me sentais
Vaincu pour n'avoir pas été
Assez en proie à la divine immensité
De la bonté ;
Alors, oh ! serrons-nous comme deux fous sublimes
Qui sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
Quand même.
— Et d'un unique essor
L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.
Les heures claires.
Illustration : Evelyne Côté (rea.ccdmd.qc.ca)
20:40 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Émile VERHAEREN
24.08.2008
Françoise URBAN-MENNINGER - Le cœur de la ville est un jardin
A ma ville natale Mulhouse, à sa cité ouvrière

Vous l’ai-je assez dit
Que le cœur de la ville
Est un jardin ?
Un jardin en patchwork de rues
Aux noms de fleurs et d’oiseaux
Un jardin tendu au cordeau
Par des ruelles étroites
Où les enfants s’inventent
Des secrets rue du Passage Bleu
Un jardin musical
Rue du Chant des oiseaux
Où les Merles, les Hirondelles,
Les Mésanges, les Chardonnerets
Et les Etourneaux
Orchestrent leur symphonie
Passage des Rossignols
Passage des Alouettes
Ou Sentier du Colibri
Un jardin sucré
Où coule le miel
Rue des Abeilles
Un jardin d’aventure
Rue de la Verdure
Un jardin fleuri
Où les jardiniers
Vous offrent leur cœur
Dans la rue
Qui porte leur nom
Un jardin de senteurs
Rue des Fleurs
Où se serrent par bouquets
Les rues des Roses
Du Muguet, des Anémones,
Du Lys, de la Pervenche,
Des Oeillets, des Acacias,
De l’Aubépine, des Lilas,
Des Primevères ou des Violettes…
Un jardin arboricole
Rue de l’Arbre
Avec ses arbres qui caracolent
De la rue des Vergers
A la rue du Pommier
En passant par les rues
Du Cèdre, du Tilleul,
De l’Orme, du Hêtre,
Des Marronniers, des Pins,
Des Platanes, des Peupliers,
Du Saule ou des Châtaigniers
Un jardin forestier
Avec ses sentiers
Rue de la Hardt
Ou Chemin des Bûcherons
Ses amours clandestines
Rue du Petit-Bois
Éd. Arabesques.
http://www.arabesques-editions.com/fr/articles/187212.html
22:28 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Françoise URBAN-MENNINGER
Nadia GHALEM - L’eau de la mémoire dans un sablier
Tambour d’Afrique et flûte de berger
lyre de reine des Aurès et voix d’ange andalous
la langue de ma mère court
comme une flamme semeuse de galaxies
la langue de ma mère…
et la terre de mon père entre la mer et le désert
la terre de mon père
Ledda m’a donné un tout petit caillou venu du mausolée de Sidi
l’ancêtre qui veille et nous protège où que l’on soit
dans ce caillou, des siècles d’Histoire, de batailles et d’amours
petite pierre de la terre de mon père
diamant secret au creux de ma main
jardin de rêve et chant muet
voilà les jours de départs
vers des villes où la vie est un exil
jours de poussière écoulement de temps
dans le fragile sablier du cœur
fil d’Ariane à suivre
une vie à tisser
les ronces des jours ne cachent plus de roses
je veux dormir entre les pages d’un livre de voyage
finalement j’aime ces matins de salut au soleil
sans craindre les orages de la vie
j’aime ces jours où le rire d’un enfant
met de la musique dans l’univers
ainsi l’espoir luit au bout de la nuit
pétales déployés on dirait une étoile
émergeant d’un trou noir
fragile lueur d’espoir.
j‘ai avalé la poussière des chemins
et bu des larmes
j’ai survolé les mers et les océans
pour aller au-devant de ton visage
te voilà chêne penché par le poids des ans
à ne rien dire de ce qui s’écrit l’âme se dénude
fruit ouvert aux soleils incandescents
toute passion est éphémère
le feu laisse des traces de cendre
rien il ne reste rien des heures murmurées
le monde en fusion consume
les beautés chuchotées
il est vain de croire que les vents tourneront
que se lève l’étoile du matin
le jour est parti au-delà des mers
il ne reste qu’une terre incertaine et des vagues déferlantes
il ne reste qu’une terre lavée de lumière
un roi mort
sur un lit d’or ordonne encore
l’exécution de l’aurore
la-bàs la mer s’est couchée sous le soleil
là, les vautours veillent
une femme chante un amour mort
le regard se perd dans le lointain
voyager au-delà des peurs
équilibre sur le fil instable de la vie
là où tout est éphémère
la mort sur les épaules
manteau de nuit et de cristal
Montréal est comme une maison
de jeunesse fidèle à ton enfance
un cheval fou secoue ses chaînes c’est Franz Fanon
qui piaffe sa haine de tous les esclavages ennemis
c’est une perle des Antilles
dans l’œil du cyclope armé
c’est l’Afrique tapie
comme un hippopotame affamé
quelques fratricides rident sa peau
et des révolutions en furie
éclatent aux mémoires d’Algérie
un cheval fou secoue ses chaînes
c’est l’Afrique la panse pleine
de l’or des empires engloutis
dans le sang des pétroles noirs
croise au large des Antilles
un bateau-pirate d’espoirs
un cheval fou secoue ses chaînes
la nuit s’est couchée sous sa peau
son regard tremble comme un oiseau
la jument à l’œil souffrant souffle sur ses flancs
et le soleil couchant tombe dans un lac de sang
des parfums de terre et d'herbe et le printemps
et le vent et le ciel superbe
et un poulain fragile
un poulain léger
chancelle sur ses pieds
près du troupeau dans le pré
le centaure aux yeux de jade regard blessé
à l’orient des Andalousies naufragées
entre Bagdad et Grenade
quelques sérénades
et les siècles passés
l’eau des yeux fuit
les sources de lumière tarie
rumeur de tous les Sud
sable de roses anciennes
porphyres des fontaines
en quarantaine
désert des solitudes
erreur de latitudes
mille et une vies à l’ombre des soleils
mille et une nuits à nulles autres pareilles
méditerranée aux destins arrêtés
le coursier sédentarisé
hennit sa calligraphie
parole d’or silence de sable
le centaure aux yeux de jade
déchiffre encore des manuscrits arabes
Éd. Arabesques.
http://www.arabesques-editions.com/fr/articles/305108.html
22:22 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Nadia GHALEM
Claudine BERTRAND - Montréal en Pièces Détachées
«Réduit à sa forme la plus simple et
essentielle, le poème est une chanson»
Octavio Paz
Dans un mois dans un an
Quand je retrouverai Montréal
À la saveur des premiers fruits
À l'odeur des premiers jardins
Quand les enfants dans leurs pas perdus
Passeront devant le presbytère désert
Alors je me rappellerai
Mon enfance oubliée
Et les morts aimés
Je me rappellerai de cette ville
Qui à la fois aveugle et éclaire
Dans un mois dans un an
Je me rappellerai de Montréal
De jour de nuit
Ce paysage sauvage
À travers la jungle des lettres et des sons
Je me rappellerai Montréal
En pièces détachées
Montréal l'esclave insoumise
Je me rappellerai la-rue-sans-nom
Celle qui descend vers le fleuve
Loin de la magie urbaine
Et du tam-tam quotidien
Éd. Arabesques.
http://www.arabesques-editions.com/fr/articles/304708.html
22:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Claudine BERTRAND
23.08.2008
Paul CLAUDEL - Encore! encore la mer qui revient…
Encore! encore la mer qui revient me rechercher comme une barque,
La mer encore qui retourne vers moi à la marée de syzygie et qui me lève et remue de mon ber comme une galère allégée,
Comme une barque qui ne tient plus qu'à sa corde, et qui danse furieusement, et qui tape, et qui saque, et qui fonce, et qui encense, et qui culbute, le nez à son piquet,
Comme le grand pur sang que l'on tient aux naseaux et qui tangue sous le poids de l'amazone qui bondit sur lui de côté et qui saisit brutalement les rênes avec un rir éclatant!
Encore la nuit qui revient me rechercher,
Comme la mer qui atteint sa plénitude en silence à cette heure qui joint à l'Océan les ports humains pleins de navires attendants et qui décolle la porte et le batardeau!
Encore le départ, encore la communication établie, encore la porte qui s'ouvre!
Ah, je suis las de ce personnage que je fais entre les hommes! Voici la nuit! Encore la fênetre qui s'ouvre!
Et je suis comme la jeune fille à la fênetre du beau château blanc, dans le clair de lune,
Qui entend, le coeur bondissant, ce bienheureux sifflement sous les arbres et le bruit de deux chevaux qui s'agitent,
E elle ne regrette point la maison, mais elle est comme un petit tigre qui se ramasse, et tout son coeur est soulevé par l'amour de la vie et par la grande force cosmique!
Hors de moi la nuit, et en moi la fusée de la force nocturne, et le vin de la Gloire, et le mal de ce coeur trop plein!
Si le vigneron n'entre pas impunément dans la cuve,
Croirez-vous que je sois puissant à fouler ma grande vendange de paroles,
Sans que les fumées m'en montent au cerveau!
Ah, ce soir est à moi! ah, cette grande nuit est à moi! tout le gouffre de la nuit comme la salle illuminée pour la jeune fille à son premier bal!
Elle ne fait que de commencer! il sera temps de dormir un autre jour!
Ah, je suis ivre! ah, je suis livré au dieu! j'entends une voix en moi et la mesure qui s'accélère, le mouvement de la joie,
L'ébranlement de la cohorte Olympique, la marche divinement tempérée!
Que m'importent tous les hommes à présent! Ce n'est pas pour eux que je suis fait, mais pour le
Transport de cette mesure sacrée!
O le cri de la trompette bouchée! ô le coup sourd sur la tonne orgiaque!
Que m'importe aucun d'eux? Ce rythme seul! Qu'ils me suivent ou non? Que m'importe qu'ils m'entendent ou pas?
Voici le dépliement de la grande Aile poétique!
Que me parlez-vous de la musique? laissez-moi seulement mettre mes sandales d'or!
Je n'ai pas besoin de tout cet attirail qu'il lui faut. Je ne demande pas que vous bouchiez les yeux.
Les mots que j'emploie,
Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes!
Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilège. Ce sont vos phrases mêmes. Pas aucune de vos phrases que je ne sache reprendre!
Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas.
Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe!
La Muse qui est la Grâce, Cinq Grandes Odes, Imprimerie Nationale Éditions.
23:13 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Paul CLAUDEL
22.08.2008
Marin SORESCU - Les nuages ressemblent à…
Les nuages ressemblent à des troupeaux de moutons.
J'ai mal partout
Le jour j'ai mal au soleil
Et le soir à la lune et aux étoiles.
Je tâte un caillou au nuage
Que je n'avais pas remarqué jusqu'alors.
Et je me réveille chaque matin
Avec une sensation d'hiver.
Maladie.
13:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Marin SORESCU
21.08.2008
Saint John PERSE - Dédicace
Midi, ses fauves, ses famines, et l'An de mer à son plus
haut sur la table des Eaux...
- Quelles filles noires et sanglantes vont sur les sables
violents longeant l'effacement des choses ?
Midi, son peuple, ses lois fortes... L'oiseau plus vaste sur
son erre voit l'homme libre de son ombre, à la limite
de son bien.
Mais notre front n'est point sans or. Et victorieuses
encore de la nuit sont nos montures écarlates.
Ainsi les Cavaliers en armes, à bout de Continents, font
au bord des falaises le tour des péninsules.
- Midi, ses forges, son grand ordre... Les promontoires
ailés s'ouvrent au loin leur voie d'écume bleuissante.
Les temples brillent de tout leur sel. Les dieux s'éveillent
dans le quartz.
Et l'homme de vigie, là-haut, parmi ses ocres, ses craies
fauves, sonne midi le rouge dans sa corne de fer.
Midi, sa foudre, ses présages; Midi, ses fauves au forum,
et son cri de pygargue sur les rades désertes! ...
- Nous qui mourrons peut-être un jour disons l'homme
immortel au foyer de l'instant.
L'Usurpateur se lève sur sa chaise d'ivoire. L'amant se
lave de ses nuits.
Et l'homme au masque d'or se dévêt de son or en l'honneur de la Mer.
13:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Saint John PERSE
Saint John PERSE - Chant pour un équinoxe
L'autre soir, il tonnait, et sur la terre aux tombes j'écoutais retentir
cette réponse à l'homme, qui fut brève, et ne fut que fracas.
Amie, l'averse du ciel fut avec nous, la nuit de Dieu fut notre intempérie,
et l'amour, en tous lieux, remontait vers ses sources.
Je sais, j'ai vu, la vie remonte vers ses sources, la foudre ramasse ses outils dans les carrières désertées,
le pollen jaune des pins s'assemble aux angles des terrasses,
et la semence de Dieu s'en va rejoindre en mer les nappes mauves du plancton.
Dieu l'épars nous rejoint dans la diversité.
*
Sire, maître du vol, voyez qu'il neige, et le ciel est sans heurt, la terre franche de tout bât :
terre de Seth et de Saül, de Che Houang-ti et de Kheops.
La voix des hommes est dans les hommes, la voix du bronze dans le bronze, et quelque part au monde
où le ciel fut sans voix et le siècle n'eût garde,
un enfant naît au monde dont on ne sait la race ni le rang,
et le génie frappe à coups sûrs aux lobes d'un front pur.
Ô Terre, notre Mère, n'ayez souci de cette engeance : le siècle est prompt, le siècle est foule, et la vie va son cours.
Un chant se lève en nous qui n'a connu sa source et qui n'aura d'estuaire dans la mort :
équinoxe d'une heure entre la Terre et l'homme.
13:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Saint John PERSE
20.08.2008
Paul ELUARD - Le Phénix
Je suis le dernier sur ta route
Le dernier printemps la dernière neige
Le dernier combat pour ne pas mourir
Et nous voici plus bas et plus haut que jamais.
Il y a de tout dans notre bûcher
Des pommes de pin des sarments
Mais aussi des fleurs plus fortes que l'eau
De la boue et de la rosée,
La flamme est sous nos pieds la flamme nous couronne
A nos pieds des insectes des oiseaux des hommes
Vont s'envoler
Ceux qui volent vont se poser.
Le ciel est clair la terre est sombre
Mais la fumée s’en va au ciel
Le ciel a perdu tous ces feux.
La flamme est restée sur la terre
La flamme est la nuée du cœur
Et toutes les branches du sang
Elle chante notre air
Elle dissipe la buée de notre hiver.
Nocturne et en horreur a flambé le chagrin
Les cendres ont fleuri en joie et en beauté
Nous tournons toujours le dos au couchant
Tout a la couleur de l’aurore.
Derniers poèmes d'amour, Poésie/Gallimard.
13:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Paul ELUARD
Paul ELUARD - D’une main composée pour moi...
D’une main composée pour moi
Et qu’elle soit faible qu’importe
Cette main double la mienne
Pour tout lier tout délivrer
Pour m’endormir pour m’éveiller
D’un baiser la nuit des grands rapports humains
Un corps auprès d’un autre corps
La nuit des grands rapports terrestres
la nuit native de ta bouche
La nuit où rien ne se sépare
Que ma parole pèse sur la nuit qui passe
Et que s’ouvre toujours la porte par laquelle
Tu es entrée dans ce poème
Porte de ton sourire et porte de ton corps
Par toi je vais de la lumière à la lumière
De la chaleur à la chaleur
C’est par toi que je parle et tu restes au centre
De tout comme un soleil consentant au bonheur
Poésie ininterrompue, Poésie/Gallimard.
13:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Paul ELUARD
Paul ELUARD - Ma morte vivante
Dans mon chagrin, rien n’est en mouvement
J’attends, personne ne viendra
Ni de jour, ni de nuit
Ni jamais plus de ce qui fut moi-même
Mes yeux se sont séparés de tes yeux
Ils perdent leur confiance, ils perdent leur lumière
Ma bouche s’est séparée de ta bouche
Ma bouche s’est séparée du plaisir
Et du sens de l’amour, et du sens de la vie
Mes mains se sont séparées de tes mains
Mes mains laissent tout échapper
Mes pieds se sont séparés de tes pieds
Ils n’avanceront plus, il n’y a plus de route
Ils ne connaîtront plus mon poids, ni le repos
Il m’est donné de voir ma vie finir
Avec la tienne
Ma vie en ton pouvoir
Que j’ai crue infinie
Et l’avenir mon seul espoir c’est mon tombeau
Pareil au tien, cerné d’un monde indifférent
J’étais si près de toi que j’ai froid près des autres.
Derniers poèmes d'amour, Poésie/Gallimard.
13:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Paul ELUARD
19.08.2008
Paul ELUARD - Un visage à la fin du jour...
Un visage à la fin du jour
Un berceau dans les feuilles mortes du jour
Un bouquet de pluie nue
Tout soleil caché
Toute source des sources au fond de l'eau
Tout miroir des miroirs brisé
Un visage dans les balances du silence
Un caillou parmi d'autres cailloux
Pour les frondes des dernières lueurs du jour
Un visage semblable à tous les visages oubliés.
La vie immédiate.
13:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Paul ELUARD
Paul ELUARD - Nous avons fait la nuit...
Nous avons fait la nuit, je tiens ta main, je veille
Je te soutiens de toutes mes forces
Je grave sur un roc l’étoile de tes forces
Sillons profonds où la bonté de ton corps germera
Je me répète ta voix cachée, ta voix publique
Je ris encore de l’orgueilleuse
Que tu traites comme une mendiante
Des fous que tu respectes, des simples où tu te baignes
Et dans ma tête qui se met doucement d’accord avec
la tienne, avec la nuit
Je m’émerveille de l’inconnue que tu deviens
Une inconnue semblable à toi, semblable à tout ce que j’aime
Qui est toujours nouveau
Les yeux fertiles.
13:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Paul ELUARD
18.08.2008
Anne PERRIER – « L'arbre du Ténéré »
Ici les millénaires s'agenouillent
Au bord du puits gardé par les ramiers bleus
Ne cherche plus ô voyageur dans le jour droit
L'aérienne couronne
Le désert a perdu sa tiare
Sa douce épine son vénérable
Seule au fond de la terre l'ignore
Une eau tremblante encore de l'ultime assaut
Des racines
Dès lors ô frère où déposer notre ombre
Si c'était là l'éternité
Plus aucune boussole plus rien
Qui retienne le cœur de se perdre
Dans l'étincellement des vents
Les noms de l’arbre, Éd. Empreintes.
13:40 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Anne PERRIER
Louis ARAGON - Du peu de mots d'aimer ...
Du peu de mots d'aimer j'ai peine
Qui fait que la phrase me faut
Je ne sais rien voir que mes veines
Et m'est la parole inhumaine
Comme blesse le blé la faux
Du peu de mots d'aimer j'ai doute
De ce qu'est l'amour exprimé
Je suis le mendiant des routes
Personne ma chanson n'écoute
N'entend le peu de mots d'aimer
Du peu de mots toujours les mêmes
Qui font semblables les amants
Et plus encore les poèmes
À rougir de dire je t'aime
Comment se contenter comment
Du peu de mots d'aimer que faire
Battez les cartes des nuées
Le jeu du ciel ou de l'enfer
À vivre ou mourir ne diffère
Les mots sont des oiseaux tués
Le voyage de Hollande.
13:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Louis ARAGON
17.08.2008
Michel CAMUS – O voyageur…
O voyageur d'un jour entre deux nuits :
Regarde la terre sous tes pas et touche-la.
Prends-la à pleines mains et baise-la.
Elle est la chair de ta chair.
Elle est l'âme du feu et l'essence de ton âme.
Elle n'est pas ce qu'elle est.
Elle est ce qu'elle n'est pas.
Car le regard du regard a l'étrange pouvoir de transfigurer
la toute matière maternelle.
Sa face cachée : secrète brillance et poussière d'or
dans la lumière.
13:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Michel CAMUS
16.08.2008
Robbert FORTIN - il faudrait que les mains…
il faudrait que les mains des hommes soient des balançoires
que le cœur soit une fenêtre
les sens gardent leur mesure
le regard enseigne à voir
que l’épaule épouse l’alerte
que l’alphabet défie la mémoire
que l’amour manifeste sa force
les mots soient des astres qui se régénèrent en respirant
que la poésie fasse de la lumière en marchant
La lenteur, l’éclair.
13:52 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Robbert FORTIN
Paul ELUARD - Je t’ai imaginée
Le grand merci que je dois à la vie
Non à la mienne mais à toute vie
Car tu es femme entière à la folie
Et rien n’a pu te réduire à toi-même
Dors mon enfance ma confiance d’or
Sur la litière où nous n’avons qu’un cœur
Fuyez misères à visage d’homme
Veiller sur toi c’est rêver d’être toi
C’est être sérieux
Sans avoir rien appris
Si de raison ma tête s’éclairait
Je ne serais qu’un homme qui a tort
Baiser m’enivre un peu plus qu’il ne faut
Je suis futur et rien n’a de limites
Toi l’endormie moi l’homme sans sommeil
Nous partageons une marge indistincte
De fruits de fleurs de fruits couvrant les fleurs
Et de soleil s’enchevêtrant aux nuits
Comme si la nuit
Était la terre des couleurs
Comme si la verdure et l’automne
Naissaient du gel fixé aux branches
Comme si ces vivants que l’on nomme
Sel de la terre ou lumière de nuit
Ne pouvaient pas se contrefaire
Ne pas avoir un ventre déférent
Des seins décents aimables complaisants
Où en es-tu je vis j’ai vécu je vivrai
Je crée je t’ai créée je te transformerai
Pourtant je suis toujours par toi l’enfant sans ombre
Je t’ai imaginée.
Derniers poèmes d'amour, Poésie/Gallimard.
13:51 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Paul ELUARD
Jacques ANCET - Tu ouvres les portes, les fenêtres…
Tu ouvres les portes, les fenêtres,
Tu reviens : je ne te reconnais pas.
Que ton souffle emporte l’habitude,
- petits pas pressés, petits projets -,
que ta voix fuse, se heurte aux murs,
qu’ils tremblent, vacillent, qu’ils s’écroulent,
que seul au milieu reste le corps.
Il vient de naître, il est nu, il est léger
Comme une flamme dans le matin.
Sue la lumière, tu es passé.
Je ne t’ai pas vu mais j’ai trouvé
Quelques pétales humides, une plume
Et le sel du désir. En silence
J’ai crié. Je n’ai rien entendu
Mais autour tout répondait pour toi :
La montagne, le ciel, les visages.
Un instant le monde a vacillé,
Mes mains se sont ouvertes et j’ai dit :
Que ce soit toujours comme cet arbre.
Certains jours il revient sur la vitre
Ebloui de sa propre blancheur.
Il ne la connaît pas. Il l’accueille
Mais il oublie. Que chaque heure soit
Cette même blancheur, cet oubli.
Le vide d’un accord immobile
Qui n’attend rien que sa propre attente.
Que je sois l’inconscient des fleurs.
Que je sois la force de ce vent.
Il détruit, il engendre le jour.
Tout ce qu’il traverse lui ressemble,
Les ombres fuient les ombres, le temps
Soudain devient visible. On le voit
Devenir espace, entrer sortir,
Se parcourir lui-même et se perdre.
J’entends comme un chœur de voix muettes :
La nuit du laurier se met à luire.
Que ma voix circule entre les mots,
Qu’elle n’en fasse pas des idoles
Mais les icônes de ce qui vient.
Qu’elle soit ce souffle comme toi
Qui passe et qui jamais ne s’arrête,
Qu’elle fasse entendre le silence
Qui n’est pas l’envers de la parole
Mais sa force. Qu’elle soit le feu
Qui, comme toi, traverse la nuit. […]
Diptyque avec une ombre, Éd. Arfuyen.
13:41 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Jacques ANCET
Pierre ALBERT-BIROT - Trentième poème
Que de dorures font chant de riche en moi
Quand vient matin
Bouquet offert à la naissance
Qui me présente
Chaque jour au jour
Et que je en joie à je donne
Tu viens de naître encore
Aux fêtes du grand Oui
Prends et va
Et prends
Et met tout l'Univers en mouvement
Celui qui se frotte les yeux
Poèmes à l’autre moi, précédé de La Joie des sept couleurs et suivi de Ma morte et de La Panthère noire, Poésie/Gallimard.
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14.08.2008
Gaston MIRON - L'homme rapaillé (Liminaire)
Pour Emmanuelle
J'ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
il y a longtemps que je ne m'étais pas revu
me voici en moi comme un homme dans une maison
qui s'est faite en son absence
je te salue, silence
je ne suis pas revenu pour revenir
je suis arrivé à ce qui commence
L'homme rapaillé - Les poèmes, Poésie/Gallimard.
19:46 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Octavio PAZ - Là où s'effacent ...
[...]
Là où s'effacent les chemins, où s'achève le silence,
j'invente le désespoir, l'esprit qui me conçoit, la main
qui me dessine, l’œil qui me découvre. J'invente l'ami
qui m'invente, mon semblable; et la femme, mon contraire,
tour que je couronne d'oriflammes, muraille que mon
écume assaille, ville dévastée qui renaît lentement sous
la domination de mes yeux.
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