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21.04.2008
Marie NOËL – Testament
Je donne à ceux qui sont de ma maison
Mon long travail de corps et de raison ;
Mon droit chemin qui sait où bien aller
Sans avoir peur ni jamais reculer.
Et je leur donne en plein jour mon visage
Qu’à travers temps un calme tient serré ;
Et mon sourire - il m’a fait grand usage -
Et mes yeux nets qui n’ont jamais pleuré ;
Et mon cœur dur que l’on heurte au passage,
Mon cœur si dur qu’il peut tout supporter.
A tous ceux-là dont j’eus l’âme à porter
Dessus la mienne à la paix éloignée,
Je donne ici la paix que j’ai gagnée,
Jour après jour, force à force épargnée,
Mon bien de cœur à grand’peine amassé,
Toute ma paix pour qu’ils en aient assez.
Je donne à ceux qui sont de mes amis
Le menu ciel qu’en l’âme Dieu m’a mis,
Que j’ai trouvé sans qu’on me l’ait permis
Dans un repli de mon cœur étonné
Lorsque la terre avait le dos tourné.
Voici pour eux ma cachette de joie
Que ne connaît aucun chemin du Temps ;
Le nouveau-né que je porte au-dedans,
Qui ses yeux ouvre en moi sans qu’on le voie ;
Ses pieds naïfs qui bougent, mes chansons ;
Nos jours de fêtes et nos belles images
Et tout à coup l’étoile des Rois Mages
Qui me surprend, m’éveille, me conduit
Dans un royaume au milieu de la nuit.
Voici pour eux encore la fontaine
Qui brusquement me gonfle d’eau soudaine ;
Et quelquefois un génie imprévu
Que je rencontre ; et l’Ange que j’ai vu ;
Et le Bon Dieu qui passe en ma prière
Sans bruit, sans pas, avec une lumière ;
Le mot voilé qu’en silence il m’a dit,
Un mot si bas qu’à peine j’entendis
Mais qu’en rentrant au monde je rapporte
A tous ceux-là qui sont devant ma porte,
Un souffle à peine, un peu de Saint-Esprit
Qu’eux comprendront si je ne l’ai compris.
A mes amis, pour que chacun espère
Je donne à tous - je ne sais pas à qui -
A tous, le bien que je n’ai pas acquis
Mais qu’un moment je tins de Notre Père,
Toute la grâce heureuse qu’en secret
De loin en loin par grâce il m’a donnée
Pour qu’à ma place eux la gardent après
Qu’elle m’aura dans l’ombre abandonnée.
Je donne à vous qui m’êtes étranger
- Vous méritiez être mieux partagé -
Je donne à vous… rien… tout le mal que j’ai.
A votre cœur dont j’ignore l’entrée
Et qui toujours me laissera dehors,
Je donne en vain ma nuit d’âme et de corps,
Ma vérité qu’à nul je n’ai montrée,
Mes sombres temps, le noir de mes chemins
Et ce penser qui m’a tordu les mains…
Le danger sourd et muet qui m’enserre
Et la douleur qui m’est tant nécessaire
Qu’en me l’ôtant, de moi je m’en irai,
La grand’douleur qui me cherche à la ronde,
La grand’douleur d’être exilée au monde
Dont, près de vous - si loin - je périrai…
Je donne à vous alentour la détresse
D’un cri qui tourne, crie… et la pauvre tendresse
Que j’ai dans moi comme un pays perdu.
Je donne à vous la blessure enfermée
Qui n’ose pas au jour être nommée,
Qui rien n’attend que de mourir tout bas
Hors de pitié et qui ne parle pas.
Je donne à vous ma faute sans visage,
Ma honte pâle et mon cœur méprisé,
Mon faible cœur, si faible qu’au passage
Un seul sourire à jamais l’a brisé.
A vous, passant, qui, du seuil de l’automne
M’aurez souri sans le vouloir, je donne
Pour ce sourire, ô Dieu ! pour tout le bien
De ce sourire, en partant, je n’ai rien
A vous donner que le mal de ma vie,
Rien que du mal, tout le mal qui m’est né
Et qui mourra sans m’être pardonné,
Mon pauvre mal qu’à vous seul je confie…
Mais c’est à vous que j’ai le plus donné.
L’œuvre poétique, Éd. Stock, Nouvelle édition revue et corrigée, p. 417-420.
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Marie NOËL – Source
Les autres sont des gens,
Les autres sont des femmes,
Les mains pleines d’argent,
Pleine de bonheur, l’âme.
Moi, je suis dans le bois
Qui ne sait, une Source,
Je suis l’eau que ne boit
Personne dans sa course.
Je suis l’Eau qui jaillit
De l’ombre. La tendresse
Qu’au secret des taillis
Emporte sa détresse.
L’Eau née avant le jour,
Pour qu’au sec de la terre,
A son limpide amour
Un cœur se désaltère.
L’Eau pâle qui, plus tard
Que le soir coule encore.
L’Eau du pauvre regard
Dont chaque larme implore.
Je suis l’Eau d’aujourd’hui
Et demain qui ruisselle
Pour rejoindre celui
Qui n’a pas besoin d’elle.
Je suis l’Eau qui se perd,
En vain vive, en vain pure,
En vain bonne, à travers
De trop seules verdures.
Je suis celle qui court
Pour qu’enfin son Eau meure,
La Source qui toujours
Aura soif et qui pleure.
L’œuvre poétique, Éd. Stock, Nouvelle édition revue et corrigée, p. 526-527.
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Jacques PRÉVERT - Mélodie démolie
Au petit mystère
chantait Miss Terre
Optimist air
chantait fille Mer
Ogre en mystère
Pessimiste ère
chantait super-fils-ciel
Il faut bien que genèse se passe
chantait le Père.
Fatras, Éd. Gallimard, Coll. Folio, N° 877.
20:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Jacques PRÉVERT - Je suis heureuse...
Je suis heureuse
Il m'a dit hier
qu'il m'aimait
Je suis heureuse et fière
et libre comme le jour
Il n'a pas ajouté
que c'était pour toujours.
Fatras, Éd. Gallimard, Coll. Folio, N° 877.
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Jacques PRÉVERT - L'interview
- J'ai lu les Bucoliques, les Provinciales,
les Misérables, les Illuminés,
les Diaboliques, les Désenchantées,
les Déracinés, les Conquérants,
les Indifférents...
- Et que faut-il lire maintenant ?
- Les Emmerdants, il faut bien
lire avec son temps !
Fatras, Éd. Gallimard, Coll. Folio, N° 877.
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Patricia GUENO - Joies singulières
Elle est le rossignol en habit de lumière,
Dont l’exquise chanson imprégnée de gaieté
Enflamme prestement la grisâtre cité
Où s’écoule ma vie aux peines coutumières.
Elle est l’aile du vent, qui chasse la poussière
De mon cœur envahi de désirs avortés
Pour tracer un chemin d’ardentes voluptés,
Où brillent les diamants de ses yeux incendiaires.
Elle est le frais bouquet du premier jour d’été,
Prophète du plaisir, zélé à m’envoûter
Afin que je renonce à ma pudeur altière.
Elle est le papillon du jardin enchanté,
Qui vient danser le soir au bord de mes paupières
Un ballet liminaire à nos joies singulières.
Nuits urbaines, Éd. Du Vent des Rives.
20:34 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Patricia GUENO - Vie de naufrages

Quand ma plume acérée déverse sur ma page
Le maussade océan de mes vaines douleurs,
Assemblées en sonnets dont l’extrême noirceur
Invite le lecteur à brûler mon ouvrage ;
Quand les mots de l’espoir, vaincus, se découragent,
Prisonniers du chagrin qui transforme mon cœur
En tombeau silencieux que mes quatrains vengeurs
Inondent sans répit de lugubres images ;
Quand mes phrases glacées exaltent la terreur
De mon esprit amer dont la sinistre humeur
Chasse de mon foyer les amis de passage ;
J’offre les vers formés à l’encre de mes peurs
Au néant pour payer le prix de mon voyage
Jusqu’au terme béni de ma vie de naufrages.
Nuits urbaines, Éd. Du Vent des Rives.
20:28 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Violeta CARPENTIER - LA GUERRE ET LES ENFANTS
Le ciel était noir de nuages invincibles
Comme des oiseaux de métal, effrayants,
Et leurs rebuts prenaient nos chemins pour cible,
Rasant nos vies d’éclats sanglants…
Les géants de pierre coulaient comme le sable,
Encombrants nos poumons de poignards d’acier,
Oh ! pourvu que ne dure ce temps instable,
Afin que ma mémoire puisse l’oublier !
Et j’entendais les cris d’impuissants orphelins,
Les orgies du néant et le vol des corbeaux,
Les bombes et les pleurs qui roulaient au lointain,
Comme autant de funestes tombeaux…
Hélas! J’eus voulu donner mon sang pour que ce tableau s’efface,
Oublier mon nom, mon âme et leurs chants,
Donner ma rage au vent et mourir à leur place
Pour ne point léguer de douleur aux enfants…
Opium, Éd. Publibook.com.
11:44 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Alexandre VOISARD - LE VENT ET SES QUESTIONS
Ce matin-là le vent
rôdant autour des œils-de-bœuf
réveilla bien des remords
«Ai-je au moins assez
partagé le fruit de mes rapines »
pleurait l’un
et la maison vibra de la cave au grenier
« Je n’ai pas aimé assez mère-grand
et je voudrais que ma mémoire se taise »
soupirait un autre
mais le vent ne faisait
qu’entrouvrir sa grande gueule ironique
ayant bien d’autres chats
à fouetter dans les offices.
In Fables des orées et des rues, Bernard Campiche Éd.
11:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Alexandre VOISARD - UN MINISTRE DE LA MUSIQUE
Celui qui gouverne son monde
croit connaître la musique
parce que la fanfare lui donne sérénade
un air de chasse qui le sonne et l’aveugle
il ne voit pas le précipice aux flancs de la sirène
qui longe sa route de colporteur de fumées.
In Fables des orées et des rues, Bernard Campiche Éd.
11:38 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

